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Stéphane Maltais
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le Sam 8 Déc - 11:59
« Ma douce Sophie,

Je t’écris une nouvelle fois, sans savoir si mes lettres te parviennent, sans savoir si tu les ouvres ou les lis. Ne t’en fais pas, je n’attend plus de réponse de ta part, je ne sais même plus pourquoi je t’écris encore. Je dois en avoir besoin. Tu sais, ma Sophie, même si tu ne désires plus qu’on se voit, même si notre mariage est brisé, je veux toujours te savoir heureuse, savoir que tu vas bien, quelque part, dans Paris. T’es-tu déjà remariée ? As-tu réussi à avoir cet enfant dons nous avions rêvé ? As-tu la vie calme que tes parents désiraient pour toi ? Vis-tu seulement toujours à Paris ?

La guerre est officiellement terminée, pour le pays. Dans mon esprit, elle ne l’est toujours pas, je doute qu’elle le soit un jour. De retour à la caserne, je n’ai pas quitté l’armée, je travaille maintenant dans des bureaux, si loin des tranchées. Il y a eu des milliers de morts, on ne peut plus les compter. Il y a eu des milliers de blessés et de mutilés. Parfois, on va voir un copain, et on comprend en arrivant chez lui que c’est fini, il est mort, il a succombé à ses blessures. D’autres se suicident, trop perturbés, trop déchirés, ils ne peuvent plus poursuivre comme ça. Je trouve ça désolant, on a survécu à cet enfer, maintenant, pourquoi vouloir mourir ensuite ? Mais les gars, ils n’ont plus envie de vivre. Ils n’ont parfois plus de famille. l’un d’eux avait cinq frères, ils sont tous morts à la guerre. Leur mère en a perdu l’esprit.

Je suis seul aussi, maintenant, ma Sophie, dans ma petite chambre. Tu me manques, je pense à toi tous les jours, quand le matin se lève. N’ai-je plus su comment te dire que je t’aimais ? La guerre bouffait tout, pourtant, je t’aimais toujours, même au loin. Je voudrais être près de toi, même si je sais que tu ne le veux plus. Tu dis avoir raison, qui voudrait d’une ombre dans sa vie. Dis-moi au moins comment tu te portes. Si l’endroit où tu vis maintenant est beau. Si tu as trouvé ton bonheur. Dis-moi si tu es heureuse et protégée, si tu vis comme il fat dans un pays où la paix est revenu. Dis-moi que nous n’avons pas perdu, nous tous, notre humanité pour rien. Que cela a permis à vous tous d’être heureux aujourd’hui.

Je t’aime.

Tendrement,
Stéphane Maltais »


Je pliais doucement la lettre jaunie par le temps et la remettait dans la boîte en fer avec les autres. Toutes ces lettres m’avaient été retournées, ensembles et enveloppées dans du papier journal bien serré, avec un simple mot « Elle ne vit plus ici depuis longtemps, cessez d’envoyer ces missives ». Je les avais conservées avec moi, depuis, encore aujourd’hui, quoi que ça ne serve plus à grand-chose. Voilà des années maintenant que ma Sophie n’était plus auprès de moi, je ferais mieux de tirer un trait sur le passé. C’était terminé, voilà tout, notre mariage avait été rompu peu avant la fin de la guerre, j’avais trouvé notre petite maison, en bordure de Paris, vide en arrivant chez moi. J’avais écris chez mes ex-beaux-parents, ensuite, ils avaient refusé de me recevoir. Sophie appartenait à mon passé depuis longtemps, pourtant, je ne pouvais l’oublier.

Ce matin, j’avais un Devoir un peu particulier à accomplir. Un devoir de transmission de la Mémoire. Un des professeurs d’Histoire du nouveau pensionnat nous avait demandé si un de nous, vétérans de la Grande Guerre, pouvait témoigner de ce qui s’était réellement produit. De la réalité, loin de a censure imposée dans les livres de cours. J’avais accepté, appréciant la compagnie des jeunes et parce que cela m’obligera à ne pas rester enfermé ou isolé dans mon coin. La vie, elle était là, je devais me rapprocher d’elle à nouveau et m’y efforçais depuis des années. Je me rendais à l’heure convenue dans la salle désignée, où les élèves, et adultes, intéressés pouvaient venir librement. Je n’avais pas pensé à ôter mon uniforme pour une tenue civile, le réalisant en entrant seulement dans la salle. Bah, qu’importe. C’était pour moi une seconde peau, comme une protection.

Le professeur organisateur, un nouveau venu ici, présenta les choses et me laissa ensuite le soin de me présenter. Il y avait beaucoup de monde… Je donnais d’abord mon grade et mon nom, sans le prénom, ancienne habitude qui m’était resté. On m’avait dit une fois que j’avais une voix très calme et égale, presque lointaine, comme si je ne vivais pas dans le même monde que les autres. En un sens, c’était vrai. Les jeunes étaient assis par terre, sur des chaises ou des coussins, les professeurs venus avec eux aussi. Je m’asseyais moi-même face à eux, voyant, encore une fois trop tard, que je m’étais pas non plus départi du pistolet porté à la ceinture, ni du couteau dans son écrin en cuir.

– La Grande Guerre est la conséquence de longues années de tensions. En 1914, j’étais déjà membre de l’armée de métier. J’avais trente-sept ans quand le tocsin a sonné dans toutes les villes. Des milliers d’hommes, qui n’avaient reçu qu’une brève instruction au combat, sont partis au front avec nous. L’ambiance était détendue, nous croyons tous que ça n’allait durer que quelques mois, en embarquant dans les wagons à bestiaux en partance vers le front. Il n’y avait que les mères qui étaient déjà consciente de voir partir leurs maris dans des cercueils sur roues et de serrer dans leurs bras les futures pupilles de la Nation. Personne ne savait… à quel point tout allait s’enliser vite.

En y repensant, qui avait été vraiment prêt à cette guerre ? Quel pays avait vraiment compris, avant de déclarer le conflit, jusqu’où cela allait tous les mener ? J’avais mal, en y repensant, et cela devait se voir sur mon visage. Mal en songeant à tous mes amis tués au combat, mal en me souvenant des jeunes courant sur le champ de bataille et tués brutalement. Mal en pensant à tout ce sang versé, inutilement.

– Dans les tranchées, nous avons vite pris conscience que nous étions là pour longtemps. C’est au coeur des combats que se développe une autre… vision du monde. Je vivais en sachant très bien que je pouvais mourir la minute suivante, peut-être même sans avoir le temps de le réaliser. Nous crevions tous de peur. Des amis et des proches mourraient chaque jour. La vie normale était devenue inexistante, le bruit des balles et des obus en conduisaient beaucoup à la folie. Notre Etat-Major était planqué à Paris, ceux qui nous guidaient vraiment étaient au front avec nous, lieutenants, capitaines et commandants. Bradley était le lieutenant, puis le capitaine, de notre unité. Il a évincé l’autorité des planqués de Paris pour nous permettre de survivre, au plus fort des combats. Pour… Pour survivre, une journée de plus. Il y a eu tellement de morts… Parfois des centaines en à peine deux heures de combats. Des jeunes de vingt ans fauchés nets sur le champ de bataille.

Tués avant d’avoir eu le moindre espoir, tués avant d’avoir eu le temps de vivre, tués alors qu’ils étaient encore gamins. Si jeunes, des rêves et objectifs non réalisés, c’était comme s’ils n’étaient venus au monde que pour être livrés à cette horreur. J’essuyais une larme qui avait perlé au coin de mes yeux, en pensant à un des ces jeunes en particulier. Un petit aux cheveux bouclés et au regard très brillant, mort de ses blessures dans mes bras. Il avait dix-neuf ans.

– Tuer ou être tué, c’était la seule règle en place. Les lettres vers les familles étaient censurées, le gouvernement ne voulait pas que les civils réalisent l’horreur de cette guerre, ni sa violence. La population civile n’avait pas le droit de savoir.

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Antoine Lefort
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le Lun 15 Avr - 7:43
Obtenir un témoignage en direct, c’était tout de même plus important qu’un simple cours, avec un livre devant soi et un professeur debout sur l’estrade à vous expliquer ce qui était arrivé. Le lycéen bailla un peu, tout en beurrant sa tartine, assis à une des tales du réfectoire avec ses amis. Comme d’habitude, pas mal mettaient encore du temps à l’allumage, même Jasper était assez endormi. C’était un peu différent, ce matin, les professeurs n’avaient pas imposé que le témoignage de monsieur maltais ne soit donné qu’à certaines classes ou à partir d’un certain âge, au contraire, tout le monde, y compris les petits, avaient été encouragés à venir. Autre preuve, s’il en fallait une, que le vent tournait. Il y a avait d’autres cours comme ça, aussi, paraît que monsieur de Sora allait leur apprendre à donner les premiers soins et les trucs d’urgence.

D’une façon générale, l’ambiance était beaucoup plus lourde. Bien moins d’élèves, beaucoup plus d’adultes, des cours plus spéciaux se mettant en place, la tension flottante en permanence, les règles de sécurité rappelées partout. Voir des hommes en armes ne gênait plus personne et parfois, même, ils voyaient leurs propres professeurs arrivés légèrement en retard en cours, portant encore l’uniforme de la Résistance, avec un sourire, l’air de dire « Oui, désolé, je suis un peu en retard, mais vous ne voulez pas savoir pourquoi ». Un uniforme noir corbeau, Antoine supposait que c’était mieux pour la camouflage, avec pour emblème en oiseau en plein envol. Tiens, même encore là, la professeur de vent, mademoiselle Mirvan, le portait, ce matin. Il la suivit du regard lorsqu’elle quitta le réfectoire d’un pas rapide, accompagné d’un autre type vêtu de la même tenue.

Ne pas avoir peur, ce n’était pas possible. Enfin, cette tension, tapie au fond du ventre, ne pouvait pas disparaître… Il suffisait, simplement, de regarder la table des professeurs lors des repas, au réfectoire, ou les cours au fil de la semaine. Même si les adultes présents pour les encadrer n’étaient pas très bavards sur le sujet, tous les élèves savaient qu’il y avait eu plusieurs morts ou disparus. Hier, seulement, il allait avec Laura pour un cours d’élément eau. Ce n’était alors pas madame Goura qui s’était présentée, comme d’habitude, mais un autre homme, monsieur David Loiseau, inconnu au bataillon, qui s’était rapidement présenté et leur avait dit qu’il sera leur nouveau professeur pour l’eau, désormais. Et madame Goura, avait demandé un de ses amis, avait-elle démissionné ? Avait-elle décidé de partir et ne pas se réfugier ici avec eux tous ?

« Elle est partie, oui, » avait juste dit leur nouveau professeur. Sur un ton tel qu’Antoine n’avait pas cru à une démission. Le soir même, il s’était rendu dans le hall, vérifier le mémorial installé et qui se recouvrait de noms à mesure. Il avait effectivement trouvé là, gravé dans la pierre, le nom de leur ancienne professeur. Benedict Goura, 1889-1932, tombée au combat. Ce devait être ainsi pour d’autres. Les nouvelles têtes n’étaient pas à ces postes par hasard, de tous les professeurs partis avant l’effondrement de l’école, certains n’étaient plus ici non plus. Un ou deux devaient avoir démissionné, bien sûr, mais le reste avait dû partir d’une façon bien plus définitive. C’était bien dans cet endroit, censé être le parfait cocon de sécurité, qu’ils réalisaient à quel point la guerre civile était véritablement violente et cruelle.

Ce qu’ils allaient écouter ce matin ne portait pas sur la même guerre, pourtant, c’était d’une importance capitale. Pas juste pour le devoir de Mémoire mais parce qu’on pouvait en tirer des enseignements. Comment comprendre une guerre et sa mentalité, comment y survivre, comment apprendre à vivre avec et ne pas devenir fou en voyant tant de personnes tomber autour de vous. Ils se rendirent en classe en bavardant un peu, sur le chemin, puis s’installèrent un peu où ils voulaient, par terre et sur des chaises. Antoine sortit un petit carnet pour prendre des notes, attendant pendant que monsieur maltais s’installait lui aussi face à eux. Le silence finit par se faire, petit à petit. Janvier 1932… Le lycéen nota la date dans un coin, avant de relever la tête, attentif.

– La Grande Guerre est la conséquence de longues années de tensions. En 1914, j’étais déjà membre de l’armée de métier. J’avais trente-sept ans quand le tocsin a sonné dans toutes les villes. Des milliers d’hommes, qui n’avaient reçu qu’une brève instruction au combat, sont partis au front avec nous. L’ambiance était détendue, nous croyons tous que ça n’allait durer que quelques mois, en embarquant dans les wagons à bestiaux en partance vers le front. Il n’y avait que les mères qui étaient déjà consciente de voir partir leurs maris dans des cercueils sur roues et de serrer dans leurs bras les futures pupilles de la Nation. Personne ne savait… à quel point tout allait s’enliser vite.

Le seul début donnait le ton. Ils avaient tous vu en cours d’Histoire de vieilles photos ou illustrations de ces hommes partant la bouche en cœurs au front. Des élèves s’étaient même moqués, disant que c’était idiot, de partir sur cette pensée à la guerre. Qu’auraient-ils faits, à leur place ? On parlait d’hommes biberonnés dès l’école primaire par la haine de l’ennemi et le besoin de vengeance ! Par le devoir de combattre et de venger la fierté de la nation. Non, ils ne pouvaient pas savoir, et bien peu avaient dû partir la peur au ventre. Antoine était déjà mal à l’aise, alors que ce n’était que le début du récit, car il voyait parfaitement toute la douleur au fond du regard du lieutenant. Tout ce dont il leur parlait, il le revivait, littéralement, et ce voyage dans le temps ne lui plaisait pas.

Tout en prenant quelques notes, Antoine essayait d’imaginer. La peur omniprésente, bien plus forte que celle qu’ils gardaient actuellement tous au creux du ventre. L’insécurité permanente. La conscience aiguë que la mort pouvait frapper à n’importe quelle seconde. L’oubli de la réalité, en quelque sorte, et de la vie civile, de la vie normale, pour ne plus voir que les tranchées, la terreur et le devoir, la mort partout. A présent, le silence dans la salle était quasiment parfait. Tout le monde, même les plus jeunes, écoutaient sans moufter, il n’y avait même pas d’échanges de chuchotements, petits regards, mots ou regard, comme dans n’importe quel autre cours. Un silence dont pourrait rêver n’importe quel professeur dans ce monde, sauf que ce silence avait un prix plus élevé que n’en aura jamais un cours ordinaire.

– Notre État-Major était planqué à Paris, ceux qui nous guidaient vraiment étaient au front avec nous, lieutenants, capitaines et commandants. Bradley était le lieutenant, puis le capitaine, de notre unité. Il a évincé l’autorité des planqués de Paris pour nous permettre de survivre, au plus fort des combats. Pour… Pour survivre, une journée de plus. Il y a eu tellement de morts… Parfois des centaines en à peine deux heures de combats. Des jeunes de vingt ans fauchés nets sur le champ de bataille.

Il avait été au combat avec Bradley, ils se connaissaient déjà depuis longtemps ? Le reste ne surprit pas vraiment Antoine, que cet homme très dur se permettre de prendre le contrôle de la situation pour sortir ses troupes de là correspondait très bien à ce qu’ils avaient déjà pu entendre de lui. On pouvait ne pas l’aimer, impossible de lui retirer son talent de meneur d’hommes. Ce type était un stratège et un chef de guerre, ils le savaient tous. Le silence devint encore plus lourd lorsqu’ils virent le lieutenant essuyer une ou deux larmes, au coin de l’œil. Difficile de déterminer à quelle bataille Bradley avait « évincé l’autorité des planqués de Paris ». Il aurait pu être fusillé, pour ça… Comment avait-il pu survivre ? D’autres soldats avaient été exécutés pour beaucoup moins que ça.

– Tuer ou être tué, c’était la seule règle en place. Les lettres vers les familles étaient censurées, le gouvernement ne voulait pas que les civils réalisent l’horreur de cette guerre, ni sa violence. La population civile n’avait pas le droit de savoir.

Ce devait pour ça aussi qu’aujourd’hui, leurs professeurs tenaient tant à ce qu’ils sachent. Antoine hésita, puis fit un léger signe de main, pour attirer l’attention du lieutenant. Il tenait à comprendre, porté par une curiosité naturelle, même dans ce genre de moments.

– Pourquoi un tel déni et la volonté de tenir la population dans l’ignorance ? Qu’aurait-il pu se passer, sinon ?

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Stéphane Maltais
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le Sam 20 Avr - 11:50
– Pourquoi un tel déni et la volonté de tenir la population dans l’ignorance ? Qu’aurait-il pu se passer, sinon ?

– La panique, la peur et le sentiment de danger alarment tant les populations qu’il est ensuite facile de plonger dans le chaos le plus complet. Cela aurait détruit du même coup l’effort de guerre, achever de déstabiliser un pays qui n’avait alors pas besoin de ça. L’ignorance était préférable au chaos, dans ce contexte, toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître aux heures les plus dures, elles ne peuvent être révélées que bien plus tard. Lors d’une guerre, ou peu de temps après, les morts sont des plaies à vif pour les familles. Des années plus tard, tout cela devient des chiffres. Des statistiques, des mots et des récits. Ce qui compte, c’est que ceux ayant déjà passé par tout cela essayent que les générations suivantes n’aient pas le vivre.


Ce qui sera un échec. Je le savais, les soldats le savaient, les Résistants le savaient, le Gouvernement le savait, tout le pays allait très bientôt le découvrir. Je n’en dit rien, sur le moment, j‘étais conscient, notamment au regard du jeune garçon qui m’avait posé la question, qu’il était de ceux déjà très au fait de cette menace. Je savais qu’il avait déjà compris qu’il passera par le feu de la guerre bien avant d’avoir atteint un âge plus élevé, bien avant d’avoir des cheveux blancs. C’était la réalité de notre siècle, qu’y pouvait-on ? Les guerres venaient d’intrigues et de problèmes hors de notre portée. Je ne pouvais pas dire à ces enfants qu’ils y échapperont, ce serait faux. Certains d’entre eux allaient y laisser leur vie, d’autres y survivront et seront marqué à vie parce qu’ils auront vécu.

Je leur racontais malgré tout, plus en détails, la vie dans les tranchées. La boue, le froid, la pluie n’étaient pas nos plus gros problèmes, cela ajoutait à une condition très difficile, mais le plus gros problème restait bien évidemment l’omniprésence de la mort. Je leur décrivais la boue, les rats envahissant les tranchées, les tiques, les puces, la nourriture mauvaise qu’on devait pourtant bien avaler pour conserver nos forces. Je leur parlais ensuite des nuits à essayer de dormir entassés dans un baraquement, la peur au ventre, nos masques à gaz toujours à portée de main. Le gaz, oui, le gaz… Ma voix trembla en évoquant ce danger mortel, qui se répandait parfois si vite à cause du vent. Le gaz moutarde, qu’on appelait comme ça à cause de sa couleur. Une arme utilisée pour la toute première fois, pour une guerre, et ce ne sera sûrement pas la dernière, à mon sens.

– L’un des premiers gaz les plus utilisés à été le chlore. Il affectait les yeux, la gorge, les poumons, le nez. Un agent irritant, qui peut provoquer la mort par asphyxie à haute dose. Nous avions néanmoins eu des moyens rapides de le parer. Puis, en 1917, le gaz moutarde a été massivement utilisé. Imaginez d’immenses nappes jaunes, plus lourdes que l’air, se répandant, restant des heures, s’incrustant dans les sols pour des mois. Les soldats empoisonnés avaient la peau qui se couvraient de cloques, les yeux irrités, ils vomissaient. Le gaz provoquait des hémorragies internes et externes. Chaque bouffée d’air était un combat. Un soldat infecté à un point élevé mettait généralement quatre ou cinq semaines à mourir.

Il nous était arrivé de respirer un peu de gaz, avant d’enfiler le gaz, grimper où on le pouvait, si possible à l’abri des balles, pour avoir de l’air. Le gaz restait au sol, plus lourd. En reparler me terrorisait encore, je n’avais jamais cessé de rêver de ce poison et de ses effets. La mort, encore une fois, la mort partout. Ces jeunes ne pouvaient pas se rendre compte… Au milieu de cet enfer, nous étions tous comme des jeunes enfants en pleurs, luttant pour survivre, réagissant sans pouvoir réfléchir, suivant un instinct de survie rendu encore plus vif par la terreur de la situation. Tout ça avait été si absurde ! Une immense boucherie où nous tous, pantins dirigés de loin, étions sacrifiés chaque jour pour rien.

– Il est impossible de réaliser ce que c’était sans l’avoir vécu. C’était une boucherie…

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