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Laura K. Nakajima
Laura K. Nakajima
Réseau Osmosis
Cadet

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Âge RPG : 14 ans
Points d'Orm : 309

Désobéir à son frère pour son bien Empty Désobéir à son frère pour son bien

le Sam 1 Nov 2014 - 0:56
Laura était choquée. Depuis la discussion entre le militaire et un de leur professeur, elle ne cessait de regarder son frère en l’imaginant avec quelques années de plus. Colonel, dans l’armée, avec son don… Cet homme lui avait fait penser à Jasper à un point incroyable ! Elle avait l’impression de le voir en plus vieux. Comment était-il arrivé là ? Pourquoi ? Et ce professeur complètement stupide qui n’avait rien compris et qui continuait à en rajouter une couche, à s’enfoncer, à creuser toujours plus profond devant toute la salle.

A présent, les discussions avaient repris, les regards se posant régulièrement sur le professeur qui avait essayé de tenir tête au colonel. Un militaire gentil… Il en existait vraiment, alors ? Tout ce qu’il avait dit, cette histoire d’accès à Gray, c’était vraiment grâce à eux ? Mais pourquoi ? Et combien étaient-ils à vouloir les aider, dans le fond ? De qui les élèves devaient-ils vraiment se méfier ? Ces deux cents mille et quelques militaires n’étaient peut-être pas tous gentils, mais certains voulaient les aider, aider le Pensionnat, et cette nouvelle donnait un peu d’espoir à Laura. Ils n’étaient pas aussi seuls qu’ils le pensaient, des personnes parmi le camp adverse étaient dans leur camp.

Non pas qu’elle ait eu de gros doutes mais… Si. En fait, si, la collégienne s’était posé de nombreuses questions depuis qu’elle s’était fait frapper. Laura n’avait pas envie d’arrêter Jasper, elle n’avait pas envie qu’il se sente obligé de la surprotéger pour l’histoire de quelques coups. Elle avait envie d’aider, de participer, plus que jamais. Oui, ces lycéens l’avaient frappée pour qu’elle fasse en sorte que son frère se calme… Et après ? S’ils comptaient pactiser avec l’ennemi, libre à eux, mais qu’ils ne s’en prennent pas aux courageux qui se battaient. Parce que oui, pour elle, son frère était courageux. Ceux qui affrontaient les militaires l’étaient, plus encore lorsqu’ils sont militaires. Laura les admirait et voulait apporter sa pierre à l’édifice et ne pas se laisser faire, comme Jasper.

Collée à son frère pendant toute la discussion, se sentant soudain beaucoup trop mise à l’avant avec l’histoire de leur père les frappant – chose fausse, par ailleurs, il ne frappait que Jasper –, Laura avait poussé un énorme soupir de soulagement en se détendant petit à petit, vérifiant que les regards n’étaient plus tournés vers eux. Peut-être n’était-ce que le fruit de son imagination, mais comprenez-là, être ainsi le centre de l’attention alors qu’on se fait frapper une semaine avant précidément pour cette raison…

Mais, à présent, Laura avait un tout autre objectif. Elle s’inquiétait et voulait en savoir plus sur ce colonel, savoir comment il s’était retrouvé là, ce qu’il avait fait, pourquoi il s’était lancé dans l’armée… Il ressemblait tellement à son frère… Avait-il été frappé, lui aussi ? Comment avait-il réussi à cacher son don, et comment y arrivait-il ? Était-il aussi calme extérieurement qu’intérieurement ? Avait-il été comme Jasper, lorsqu’il était plus jeune ? Laura voulait une réponse à toutes ses questions mais refusait d’aller les poser directement au colonel. C’était impossible. Quant à Jasper… Même pas en rêve, il n’irait pas non plus et la truciderait s’il apprenait qu’elle songeait à parler à un militaire ou même à s’approcher de l’un deux.

Parfois, son frère était un légèrement trop surprotecteur. D’accord, elle s’était fait frapper, mais elle était entière ! Laura n’avait rien de cassé et un professeur l’avait aidée immédiatement. Elle s’était même fait soigner et n’avait pas fait traîner ça en longueur, alors hein. Il pouvait la laisser un petit peu et arrêter de croire qu’elle était aussi fragile que du verre. Laura pouvait s’en tirer, elle devait juste apprendre à encaisser les coups comme lui et tout irait parfaitement bien.

Par conséquent, elle irait parler à l’un des hommes du colonel, quoi qu’en dise son grand frère. Oui, elle l’aimait. Vraiment beaucoup, si si. A vrai dire, elle l’aimait tellement qu’elle comptait lui cacher ce qui risquait de l’inquiéter ou l’énerver pour qu’il n’attrape pas de cheveux blancs avant l’âge. Sœur attentionnée, n’est-ce pas ? Elle n’allait pas parler directement au colonel, juste à un membre de son équipe qui avait l’air d’être avec eux. La femme militaire qui s’était tenue à côté de lui, en peignoir avec les cheveux blonds, n’avait pas l’air dangereux et semblait gentille. Donc, oui, Laura allait s’approcher d’un militaire mais… Si elle disait qu’il s’agissait d’une femme, juste au cas où Jasper l’apprenait, il ne dirait rien. N’est-ce pas ?

Et puis, de toute manière, parler au colonel… Non. Non, non, non. Il l’impressionnait beaucoup trop, de par son caractère, son don qu’il parvenait à camoufler, son sang froid, sa ressemblance avec Jasper… Non, elle ne pourrait pas. S’imaginer désobéir à son frère devant une réplique plus âgée de ce dit frère était un peu trop audacieux pour elle. Par conséquent, aller voir la femme militaire était une très bonne idée – et surtout une idée plus prudente.

Prétextant qu’elle allait se baigner dans les sources avec ses amies, Laura quitta son frère et Antoine pour partir à la recherche de la militaire. Cherchant un peu partout, elle dut demander à une ou deux personnes si elles ne l’avaient pas aperçue avant de la trouver dans le jardin occupée à lire elle ne savait trop quoi. La militaire avait, à présent, un chemisier long et une jupe aux couleurs de l’armée, assez formelle. Bon, allez, courage. Oui, Laura avait quartiers libres, mais si elle gaspillait ce temps, elle ignorait si elle aurait d’autre occasion de lui parler… S’approchant en tirant sur son peignoir, l’adolescente appela d’une voix timide :

Laura – Madame ? Je… Désolée de vous déranger, je m’appelle Laura Karinof et j’ai heu… assisté à la discussion pendant le déjeuner. J’aurais eu quelques questions à vous poser… Enfin, si vous voulez bien et si je ne vous dérange pas. Je sais que mon frère n’osera pas, mais je m’inquiète, donc je pensais venir vous parler…

Heum. Plus nerveuse encore, c’est possible ? Laura sentit ses joues s’empourprer, trouvant qu’elle aurait pu dire mille autres choses qui auraient mieux convenu pour aborder la militaire. Mais soit, ce qui est fait est fait. Le lieutenant la regarda, surprise. Ca y est, elle allait refuser. Ou l’envoyer balader. Ou s’esclaffer. Ou…

Lieutenant – Karinof ? La fille du gros lar.... Hum, du général ?

Laura fit de gros yeux, hésitant entre éclater de rire et porter ses mains à ses oreilles pour se les déboucher. Elle avait bien entendu ? Vraiment ? Cette femme grimpait dans son estime de minute en minute ! Avec un grand sourire aux lèvres, Laura répondit :

Laura – Oui, c’est moi. Même s’il s’en fiche… Ne vous gênez pas pour l’insulter, mon frère et moi le faisons aussi à longueur de temps. Et je suis toute seule donc, techniquement, vous ne dites du mal de personne en public…

Elle avait raison, non ? Elle était toute seule. Pour Laura, la définition de « en public » est « foule de personnes » ou « dans un lieu rempli de monde ». Et là, elles n’étaient qu’à deux, donc ce n’était pas un public.

Mme Robin – Peut-être, mais on ne rigole pas avec la hiérarchie... Je m'appelle Isabelle Robin, lieutenant, adjointe du colonel. Assis-toi, si tu veux.

Laura remercia l’adjointe du colonel et s’installa à côté, sur le banc, en regardant ses pieds pendre dans le vide pendant un moment. Par où commencer ? Reportant son regard sur Madame Robin, la collégienne la détailla un bref instant sans rien dire, réfléchissant. Bon, heu… Et maintenant ? Se raclant la gorge timidement, elle reprit d’une petite voix :

Laura – Mon frère ressemble beaucoup au colonel. Il contrôle le feu… Il ne voulait pas que je m’approche d’un militaire, mais j’ai des questions. Il est très… Enfin… Nous sommes très agités, mais heu… Je suppose que vous en avez entendu parler.

Mme Robin – Un peu... Le général passe sa vie à crier contre son fils. En quoi ton frère ressemble au colonel ?

Laura – Son caractère, fit-elle en soupirant. Jasper n’aime pas rester inactif, il a beaucoup aidé pendant…

Laura s’interrompit, réfléchissant. Elle ne pouvait pas tout dire non plus, cette femme faisait partie de l’armée. Se mordant les lèvres, elle regarda à nouveau le lieutenant comme pour chercher un indice, quelque chose qui lui permettrait de se dire « Oui, elle est gentille, non, elle n’est pas une menace. ».

Laura – On a eu quelques ennuis. Jasper n’aime pas l’autorité et veut agir en son âme et conscience et c’est pour cela que notre père est si… furieux. Il veut qu’il entre dans l’armée, qu’il utilise son don pour servir. C’est dans ce sens que le colonel et lui se ressemblent…

Bon, jusqu’ici, elle n’avait rien divulgué de compromettant. Jasper ne risquait pas de lui en vouloir, donc c’était bon. A présent, restait à savoir si Madame Robin accepterait de répondre à ses questions ou si, au contraire, elle allait la renvoyer balader en lui disant que ce n’étaient pas ses affaires…

Laura – Je me demande pourquoi il a fait ça, comment il a pu entrer, comment il est… Il est vraiment calme ou c’était uniquement pour répondre au professeur ? Et c’est vraiment… inévitable ? Je veux dire, notre père fait tout pour qu’il entre dans l’armée. Ca veut dire qu’il va finir par y entrer ? Comment a fait le colonel pour… vivre ?

La militaire resta silencieuse un moment avant de refermer son livre pour le poser sur ses genoux. Aïe. Elle allait lui dire qu’elle n’avait pas à lui poser ces questions, voilà. Qu’elle n’avait qu’à les poser au colonel plutôt qu’à elle, et qu’elle était venue ici pour se détendre.

Mme Robin – C'est différent. Le colonel a choisi d'entrer dans l'armée. Pour lui, pour ce qu'il veut faire, et devenir... Il est calme, oui, mais il a eu de l'entraînement. Et il n'est pas devenu colonel par hasard non plus.

Laura – Alors, vous pensez que si on ne veut absolument pas devenir colonel ou militaire, on peut ne pas le devenir ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Vous connaissez notre père et le colonel… Vous croyez que mon frère pourrait continuer à… tenir longtemps ?

Laura fit une pause, cherchant ses mots. La vérité, c’était qu’elle n’avait pas envie de perdre son frère. Elle n’avait pas envie que leur père arrive à les séparer, à faire en sorte que Jasper devienne un militaire à son tour et oublie tout ce qu’ils avaient vécu ici… Regardant ses pieds d’un air triste, Laura rajouta :

Laura – Est-ce qu’il y a une vie en dehors de l’armée ? Si jamais mon frère est pris… Avec son don… Comment le colonel arrive-t-il à vivre sans se faire prendre ?

Laura redressa la tête, croisant le regard de Madame Robin qui soupira. Si elle ne voulait pas répondre, qu’elle le dise, l’adolescente ne le prendrait pas mal et comprendrait. Après tout, c’était elle qui était venue la déranger…

Mme Robin – On ne reste pas dans une armée si on ne veut pas... Un soldat doit avoir la force de servir son pays, dit-elle avant de faire une pause et de rajuster sa jupe. Ne clame pas trop fort, pour le colonel.... Son don est tenu secret. Comment, c'est une longue histoire. Tu veux l'entendre ?

Laura hocha la tête, les yeux brillant de curiosité et de sympathie. Pas de problème pour garder le secret, elle avait l’habitude avec ce qu’ils connaissaient, ce qu’ils vivaient au quotidien, les plans pour emmerder les militaires… Laura se tourna vers le lieutenant, ramenant ses genoux contre elle pour montrer qu’elle écoutait, comme prête à écouter une histoire. Elle voulait seulement être rassurée, savoir que son grand frère ne risquait rien, qu’il s’en tirerait, qu’il vivrait, que leur père ne gagnerait pas…

Mme Robin – Enfant, son don posait des problèmes, dit doucement Mme  Robin. Son père a tenté de tuer ce pouvoir à coups de bâtons. Il est entré dans l'armée pour fuir cette vie de famille. On pense qu'il est un adepte des feux sauvages, et ce genre de choses...

L’adjointe du colonel fit une pause en soupirant et sourit d’un air rassurant à Laura, comme pour lui signifier que ce n’était pas insurmontable. La collégienne eut un mince sourire, un peu plus optimiste en entendant le début de cette « histoire ». Le colonel se faisait frapper aussi et il était là, droit, fier, il avait un sacré sang froid et ne se laissait pas abattre apparemment. La différence majeure étant qu’il était entré dans l’armée pour fuir sa famille, alors que Jasper voulait l’éviter…

Mme Robin – Il s'est toujours caché pour s'entraîner, pour utiliser son don, s'exercer. C'est en devenant sa collaboratrice que je l'ai découvert. Il vit en cachant qui il est, sans cesse, mais il tient grâce à son objectif. Son seul gros défaut est sans doute l'alcool.

… Il buvait ? Laura blêmit tandis que la militaire soupira en grimaçant. Il buvait… Mais à quel point ? Elle imaginait déjà Jasper ressemblant à l’infirmier et au colonel, les deux ensemble, et grimaça à son tour en se disant que, non, ce ne serait vraiment pas bon pour lui. Il buvait… Mais pourquoi ? Beaucoup ? Il n’avait jamais eu d’accident ?

Laura – Il… Il boit beaucoup ? Comme Monsieur de Sora ? Mais pourquoi ? A cause de son père ou… Quelque chose du genre ?

Mme Robin – Beaucoup, oui. Comme votre infirmier, je l'ignore. Et non, son père, il l'a oublié. Plutôt à cause de son pouvoir.

Laura – A cause de son pouvoir ? demanda-t-elle en haussant les sourcils. Mais pourquoi ? Il n’aime pas le feu ? Il avait l’air fier, tout à l’heure…

Si seulement leur père pouvait les oublier… Oublier Jasper, oublier cette obstination de le faire entrer dans l’armée, oublier leur don, les oublier tout court et ne plus jamais venir les revoir. Laura s’en accommoderait sans problème.

Mme Robin – Il ne peut pas s'en servir ouvertement. Il a été battu à cause de ça. Il vit dans la peur qu'on le découvre... Et pourtant, il en a besoin.

Laura ouvrit ses mains, les regardant comme si elles menaçaient de disparaître. Elle s’imaginait dans un milieu où on lui interdisait de se servir de son don, un milieu dans lequel elle ne sentirait plus jamais cette sensation lui remplir les veines, surgir de ses mains. Elle ne pourrait pas… Elle deviendrait folle. Tout simplement.

Laura – Je comprends ce qu’il ressent… Je ne pourrais pas. Ce don fait partie de nous, je n’ose même pas imaginer ce qu’il a… Mais il est tout seul ? Il n’avait personne pour l’aider ?

Pendant un instant, elle imagina Jasper sans personne pour l’aider. D’un autre côté, cela lui aurait peut-être épargné quelques problèmes et il n’aurait eu personne à protéger, il aurait pu continuer à enfoncer les militaires sans aucun scrupule. Laura regarda Madame Robin qui lui sourit à nouveau avant de la regarder.

Mme Robin – Il m'a moi. Son équipe. Pourquoi ne lui parles-tu pas directement ? Il ne va pas te manger.

Hein ? Non ! Non, non, non ! Elle ne pouvait pas lui parler. Non, non ! Elle aurait l’impression de désobéir son frère devant un frère en version gigantesque… Non, non, même pas la peine d’y penser. Secouant la tête, Laura répondit :

Laura – Non, il… Je ne peux pas. Il m’impressionne un peu et je… Ce n’est pas indispensable.

Pitoyable. Ridicule. Niveau excuse pourrie, ça allait loin et Laura ne s’était pas foulée cette fois-ci. Mais enfin, la militaire ne dirait rien et laisserait passer cette excuse débile. Elle était jeune donc cela justifiait qu’elle ne réfléchisse pas toujours avant de parler, non ? Fort heureusement, Madame Robin éclata de rire et lui tapota l’épaule, signe qu’elle l’avait, apparemment, crue :

Mme Robin – Respire. Il ne mange pas les enfants. Tu avais d'autres questions ?

Laura ne dit rien, réfléchissant au cas où. Il ne mangeait pas les enfants, peut-être, mais c’était son frère qui risquait de le faire s’il apprenait qu’elle avait parlé à des militaires. Pire encore, au colonel… Elle resta silencieuse un long moment avant de répondre :

Laura – Oui… Encore une ou deux. Pourquoi le colonel se cachait-t-il devant vous ? J’ai cru comprendre que vous étiez la seule à connaître l’existence de son don… S’il est malheureux comme ça, il ne peut pas l’utiliser avec vous ? Il est colonel, donc son équipe doit l’écouter, non ?

Laura était jeune, oui. Elle savait qu’elle avait encore beaucoup à apprendre et qu’il lui faudrait des années avant de tout savoir ou, au moins, avant d’arrêter de poser des questions stupides.

Laura – Et ce qu’il a dit à propos des règles et de la coupe nuptiale, c’est vrai ? Les militaires ne peuvent pas nous aider, même s’ils le veulent ? Vous, par exemple, vous ne pouvez rien faire ? On veut aider, faire quelque chose pour… être libres. Les élèves eux-mêmes sont divisés… C’est si dangereux que ça la « coupe nuptiale » ?

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Désobéir à son frère pour son bien K705
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Désobéir à son frère pour son bien Empty Re: Désobéir à son frère pour son bien

le Sam 1 Nov 2014 - 14:18
- Vous auriez pu nous le dire plus tôt, Colonel, ronchonna Alex alors qu'ils quittaient la salle. Nous sommes avec vous, pas contre vous.
- Désolé, commandant.
- Vous en avez l'air...
- Pourquoi ne nous en avez-vous jamais parlé ? renchérit Enrick d'un ton malheureux, les bras serrés autour de son journal, comme s'il voulait se protéger de la réponse.
- Car cela doit rester un secret, il ne vaut mieux pas qu'on sache, amis ou non, collègues ou non.
- Mais nous sommes une équipe, siffla Sébastien à son tour, approuvé par John qui hocha vigoureusement la tête.
- Je suis désolé...
- En tout cas, vous avez bien fait de répondre à l'autre idiot, dit ensuite John en s'arrêtant à sa chambre, qu'il partageait avec le commandant. Mais faites attention, tout de même.
- J'y veillerais.

Il disait sûrement ça pour qu'on le laisse en paix, et personne ne s'y trompa. Elle secoua la tête puis rentra dans sa propre chambre pour se changer. Elle avait besoin de prendre un peu l'air, et de passer une heure ou deux tranquille dans les jardins, au soleil. Ce qui venait de se produire l'avait tout de même secouée, sans qu'elle veuille se l'avouer. L'armée inspirait une telle haine, avec cette histoire, et jamais elle n'avait été abordée de la sorte en étant accusée d'être un soldat. Elle observa un instant son reflet dans le miroir, ses cheveux blonds et courts, son corps musclé par l'entraînement militaire, ses yeux perçants, des yeux de tireur embusqué. A cette heure, elle aurait pu être simple femme au foyer, entourée de gamins à élever, sans soucis, cachée dans l'ombre de son mari, tout juste bonne à faire la cuisine et à élever ses enfants.

Mais elle n'était pas comme cela. Elle avait choisi en son âme et conscience d'intégrer l'armée, pour échapper à la vie qui l'attendait, en avoir une autre, et n'avait jamais regretté ce choix. Elle avait appris des choses normalement réservée aux hommes, en avait bavé pour cela. Elle était montée en grade, devenue officier, devenue sniper. Elle s'était fait des amis, bien plus proches et sincères qu'elle n'aurait sans doute jamais pu en avoir. Elle avait pu rencontrer des personnes qu'elle admirait, et qu'elle voulait suivre. Un mince sourire étira ses lèvres. C'était le rôle des soldats d'avoir les mains couvertes de sang pour l'épargner aux civils. et même si elle désapprouvait ce qui se passait à l'école Ste Famille, ils e présentera sûrement d'autres façons d'agir. Enlevant son peignoir, elle mit un chemisier, et une longue jupe aux couleurs de l'armée, normalement réservée aux réunions officielles. Elle sortit ainsi, chaussée de souliers noirs, et partit vers les jardins.

Elle s'installa sur un banc pour lire, au soleil, dans un coin tranquille et magnifique. Et même si on lui jeta parfois de drôle de regard quand à sa tenue, elle se sentait plus à l'aise. Elle était plongée dans son roman lorsqu'un bruit de pas tout près d'elle lui fit relever la tête. Une toute jeune fille s'était approchée, une enfant encore, avec de longs cheveux noirs et des yeux en amande.

- Madame ? Je… Désolée de vous déranger, je m’appelle Laura Karinof et j’ai heu… assisté à la discussion pendant le déjeuner. J’aurais eu quelques questions à vous poser… Enfin, si vous voulez bien et si je ne vous dérange pas. Je sais que mon frère n’osera pas, mais je m’inquiète, donc je pensais venir vous parler…

Karinof. La fille du général ? Ce n'était pas un nom très répandue, cette petite ne pouvait être que sa fille. Elle en lui ressemblait pas, en tout cas... Elle s'empourprait au fur et à mesure qu'elle parlait, et Isabelle se demanda si elle était si effrayante, à moins que ce ne soit son statut de soldat qui soit gênant, une fois de plus. Elle n'était même pas en uniforme, juste en tenue plus "conventionnelle".

- Karinof ? La fille du gros lar.... Hum, du général ?

Elle jeta un coup d'œil aux alentours pour vérifier que personne ne le l'avait entendue. Elle ne devait pas parler ainsi d'un haut gradé, surtout du général qui avait un caractère de cochon. Si cela se savait, elle se retrouvait très vite mise à pied. Fort heureusement, personne n'était assez près, ce qui la rassura. Elle s'attendait presque à voir débarquer le général en personne, mais c'était impossible. Le colonel deviendrait fou si c'était le cas... Il le détestait.

- Oui, c’est moi. Même s’il s’en fiche… Ne vous gênez pas pour l’insulter, mon frère et moi le faisons aussi à longueur de temps. Et je suis toute seule donc, techniquement, vous ne dites du mal de personne en public…

Oui, mais tout de même, mieux valait rester prudent, on ne savait jamais. Elle se redressa sur le banc, pour mieux voir la petite, cherchant inconsciemment des ressemblances avec son père, mais n'en trouva pas. Elle devait bien plus tenir de sa mère, ce qui n'était pas plus mal pour elle.

- Peut-être, mais on ne rigole pas avec la hiérarchie... Je m'appelle Isabelle Robin, lieutenant, adjointe du colonel. Assis-toi, si tu veux.

Elle la remercia et s'installa. Pourquoi venait-elle lui parler ? Isabelle trouvait ça très curieux, et attendit donc qu'elle en dise un peu plus. Quel genre de questions pourrait-elle vouloir lui poser ? Le lieutenant voulait bien lui répondre, si elle le pouvait, mais séchait quand au sujet. Si c'était pour lui demander pourquoi le général était si violent, Isabelle en saura que dire. Elle ne le côtoyait que très peu, par la grâce du ciel, et n'était de toute façon pas d'un grade assez élevé pour avoir à lui parler régulièrement. C'était un homme qui avait tendance à mépriser ses subordonnés.

- Mon frère ressemble beaucoup au colonel. Il contrôle le feu… Il ne voulait pas que je m’approche d’un militaire, mais j’ai des questions. Il est très… Enfin… Nous sommes très agités, mais heu… Je suppose que vous en avez entendu parler.
- Un peu... Le général passe sa vie à crier contre son fils. En quoi ton frère ressemble au colonel ?
- Son caractère, fit-elle en soupirant. Jasper n’aime pas rester inactif, il a beaucoup aidé pendant…

Elle savait que des élèves s'agitaient contre l'occupation, oui, ce n'était pas un secret. En revanche, elle en voyait toujours pas quel type de question pouvait avoir la petite, et le milieu précis entre le colonel et son frère. Le petit Karinof était, lui, élève au pensionnat, et n'avait pas fait le lycée militaire. peu de chances, de toute façon, qu'il s'y plaise un jour après avoir supporté un père pareil.

- On a eu quelques ennuis. Jasper n’aime pas l’autorité et veut agir en son âme et conscience et c’est pour cela que notre père est si… furieux. Il veut qu’il entre dans l’armée, qu’il utilise son don pour servir. C’est dans ce sens que le colonel et lui se ressemblent…

Oui et non... Ils avaient un don en commun, c'était vrai, mais si le petit Jasper refusait d'entrer dans l'armée, le colonel, lui, avait choisi de le faire, sans en demander la permission à qui que ce soit. Exactement comme elle-même. Ils étaient entrés pour fuir leurs familles respectives. Le jeune Karinof ne pouvait faire de même, car il rejoindrait cette famille. Il y avait donc une grosse différence entre eux deux, même si elle comprenait le ressenti que pouvait avoir la fillette. Avec ça, des rumeurs circulaient sur ce que voulait vraiment faire l'armée de ces dons particuliers. Mieux valait pour le colonel que personne ne se doute de ce qu'il était, où il finira lui-même sanglé sur une table dans un laboratoire.

- Je me demande pourquoi il a fait ça, comment il a pu entrer, comment il est… Il est vraiment calme ou c’était uniquement pour répondre au professeur ? Et c’est vraiment… inévitable ? Je veux dire, notre père fait tout pour qu’il entre dans l’armée. Ça veut dire qu’il va finir par y entrer ? Comment a fait le colonel pour… vivre ?

Isabelle referma lentement son livre et le posa sur ses genoux, gardant les mains bien à plat dessus, réfléchissant. Comment répondre à cela ? Elle ne voulait pas trop en dire non plus, cela ne concernait que Fabrice Gavin, et personne d'autre. Mais elle pouvait parler, au moins un peu, pour rassurer la petite sur l'avenir de son frère. Il ressemblait un peu au colonel, en effet, même s'il restait de grosses différences. En tout cas, non, même un père pouvait obliger son fils à intégrer l'armée, l'armée ne gardait pas des soldats incapables ou ne voulant pas obéir aux ordres. Un soldat n'est pas un rebelle, ce serait contre-productif, et même dangereux. Elle en avait connu, des fortes têtes, mais cela se terminait toujours de la même façon. Soit ils se calmaient après quelques jours en cabane, soit ils étaient éjectés de l'armée, purement et simplement.

- C'est différent. Le colonel a choisi d'entrer dans l'armée. Pour lui, pour ce qu'il veut faire, et devenir... Il est calme, oui, mais il a eu de l'entraînement. Et il n'est pas devenu colonel par hasard non plus.
- Alors, vous pensez que si on ne veut absolument pas devenir colonel ou militaire, on peut ne pas le devenir ? demanda-t-elle au bout d’un moment. Vous connaissez notre père et le colonel… Vous croyez que mon frère pourrait continuer à… tenir longtemps ?

Elle hocha la tête, avec un léger sourire. Pour être promu colonel, il fallait vraiment le vouloir, et y travailler d'arrache-pied. Beaucoup restaient soldats du rang sans chercher à monter en grade. Gavin, lui, avait tout fait pour gravir tous les échelons et continuait aujourd'hui. Il y mettait toute son ardeur et son énergie, faisant tout pour être reconnu dans son travail, et soignant tout ce qui pouvait l'aider dans sa carrière. Ce n'était pas aussi facile qu'on le pensait, ou comme pouvaient le penser certains civils. Des pots-de-vin ou de la chance... Si seulement c'était aussi simple ! Elle s'étonnait que son supérieur ait pu garder son calme, il avait un très bon sang-froid. D'un autre côté, lorsqu'on faisait parti de l'armée et qu'on avait un tel secret à protéger, mieux valait pouvoir rester serein.

- Est-ce qu’il y a une vie en dehors de l’armée ? Si jamais mon frère est pris… Avec son don… Comment le colonel arrive-t-il à vivre sans se faire prendre ?

Elle caressa la couverture de son livre du bout des doigts, pensive. Elle ignorait comment il s'était débrouillé depuis le début de sa carrière, n'ayant bien observé ce qu'il faisait que depuis le jour où elle était devenue sa collaboratrice.

- On ne reste pas dans une armée si on ne veut pas... Un soldat doit avoir la force de servir son pays, dit-elle avant de faire une pause et de rajuster sa jupe. Ne clame pas trop fort, pour le colonel.... Son don est tenu secret. Comment, c'est une longue histoire. Tu veux l'entendre ?

Elle pouvait lui dire ce qu'il fallait pour qu'elle cesse de s'inquiéter, mais sans plus. Il ne lui appartenait pas de tour révéler, ce n'était pas sa propre histoire. Elle débuta son récit par la base, à savoir, pourquoi le colonel avait choisi d'entrer dans l'armée. Elle le dit cependant de façon très succincte, sans s'abandonner dans les détails, ni toutes les motivations qu'il avait eu au moment de son engagement, se contentant de dire que son père l'avait frappé. Quand au reste, cela ne regardait que lui, la petite n'avait pas besoin de le savoir. Elle tenta néanmoins de la rassurer en lui souriant. Aucune enfance, si horrible soit-elle, n'était insurmontable lorsqu'on avait une véritable volonté pour s'en sortir. Les exemples étaient si nombreux. Elle ne dit rien non plus sur la vie qu'il avait mené, ses missions, ce qu'il avait pensé, ressenti, vécu durant ces dernières années. Elle revoyait certains souvenirs, certaines fois où elle avait cru qu'il allait dévoiler son don, sans jamais le faire. Elle l'avait déjà observé s'entraîner, où lâcher véritablement son don en mission quand personne ne pouvait le voir.

- Il s'est toujours caché pour s'entraîner, pour utiliser son don, s'exercer. C'est en devenant sa collaboratrice que je l'ai découvert. Il vit en cachant qui il est, sans cesse, mais il tient grâce à son objectif. Son seul gros défaut est sans doute l'alcool.

Elle n'avait jamais réussi à lui faire passer cette envie de boire lorsqu'il était très fatigué ou atteint au moral. Et elle ne pouvait pas non plus le lui reprocher. C'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour relâcher la pression, même s'il savait qu'il se détruisait en buvant. Elle avait dû l'aider bien des fois après une grosse cuite, où il se laissait tellement aller qu'il en parvenait plus à se souvenir de son propre nom.

-  Il… Il boit beaucoup ? Comme Monsieur de Sora ? Mais pourquoi ? A cause de son père ou… Quelque chose du genre ?
- Beaucoup, oui. Comme votre infirmier, je l'ignore. Et non, son père, il l'a oublié. Plutôt à cause de son pouvoir.
- A cause de son pouvoir ? demanda-t-elle en haussant les sourcils. Mais pourquoi ? Il n’aime pas le feu ? Il avait l’air fier, tout à l’heure…

Fier ? Ah, ça, non, certainement pas ! C'était plutôt un mélange d'insolence, de résignation, de désespérance et d'ironie. Il ne savait pas s'il devait aimer ou détester son pouvoir. Il était en danger permanent à cause de cela, et pourtant, il ne pouvait s'en passer. Il le haïssait et l'adorait. Il voulait s'en débarrasser, mais voulait aussi le garder à jamais.

- Il ne peut pas s'en servir ouvertement. Il a été battu à cause de ça. Il vit dans la peur qu'on le découvre... Et pourtant, il en a besoin.

Elle ignorait ce que pouvait ressentir exactement le colonel à ce sujet, comment il s'y prenait pour gérer tout cela. Il ne parlait que rarement de son pouvoir, et même quand il le faisait, ce n'était que de façon très brève. Impossible des avoir ce qu'il pensait véritablement de son don. Il avait souffert à cause de cela, mais ne pouvait le laisser de côté.

- Je comprends ce qu’il ressent… Je ne pourrais pas. Ce don fait partie de nous, je n’ose même pas imaginer ce qu’il a… Mais il est tout seul ? Il n’avait personne pour l’aider ?
- Il m'a moi. Son équipe. Pourquoi ne lui parles-tu pas directement ? Il ne va pas te manger.

Elle tourna la tête vers Laura, curieuse, en effet, de savoir pourquoi elle ne s'était pas directement adressée au colonel pour lui poser toutes ses questions. Il aurait pu lui répondre plus efficacement qu'elle-même, et choisir ce qu'il voulait dévoiler ou non. Il n'était pas si terrifiant que ça, et n'allait pas renvoyer balader une enfant juste parce qu'elle voulait le questionner sur son parcours pour se rassurer. Mais la petite secoua négativement la tête. Aurait-elle peur de lui ?

- Non, il… Je ne peux pas. Il m’impressionne un peu et je… Ce n’est pas indispensable.

Isabelle éclata de rire, sans pouvoir s'en empêcher. D'accord, il lui faisait peur. Le pauvre, elle imaginait sans mal la tête qu'il ferait s'il entendait cela, qu'il effrayait les enfants.

- Respire. Il ne mange pas les enfants. Tu avais d'autres questions ?

La petite ne répondit pas tout de suite, réfléchissant sans doute. Isabelle était touchée qu'elle soit venue lui parler de la sorte. C'était rassurant, de voir qu'ils n'étaient pas considérés que comme des monstres ou des petits chiens-chiens du Gouvernement. Enfin, la petite Laura n'était encore qu'une enfant, elle n'avait sans pas autant de préjugés que les adultes, ou même les élèves un peu plus âgés qu'elle.

- Oui… Encore une ou deux. Pourquoi le colonel se cachait-t-il devant vous ? J’ai cru comprendre que vous étiez la seule à connaître l’existence de son don… S’il est malheureux comme ça, il ne peut pas l’utiliser avec vous ? Il est colonel, donc son équipe doit l’écouter, non ?

Maintenant, oui. En tout cas, maintenant que tout le reste de l'équipe avait compris. Ils allaient lui reprocher pendant des jours de ne pas en avoir parlé avant, et qui pourrait leur donner tord ? Le colonel leur faisait confiance, à chacun d'entre eux, alors oui, il aurait dû leur confier ça plus tôt. Isabelle le lui avait dit à plusieurs reprises, mais il n'avait jamais osé. Par peur de quoi, elle se le demandait bien. Son équipe lui était entièrement dévoué, aucun d'entre eux n'avait choisi de le suivre par hasard. Tous avaient quelque chose à cacher, et posséder un don n'était pas plus honteux qu'autre chose.

- Et ce qu’il a dit à propos des règles et de la coupe nuptiale, c’est vrai ? Les militaires ne peuvent pas nous aider, même s’ils le veulent ? Vous, par exemple, vous ne pouvez rien faire ? On veut aider, faire quelque chose pour… être libres. Les élèves eux-mêmes sont divisés… C’est si dangereux que ça la « coupe nuptiale » ?

La quoi ? isabelle fronça les sourcils, cherchant de quoi elle parlait, puis comprit d'un seul coup. Elle devait parler de la cour martiale. Retenant un soupir, elle s'installa plus confortablement sur le banc, croisant les jambes. Elles étaient bien tranquilles, ici, peu de gens venaient se promener dans ce coin de verdure, préférant les abords des sources.

- Il est vrai qu'il aurait dû en parler à toute son équipe plus tôt, mais moins les gens auront qu'il possède un don, mieux ce sera. Si l'armée l'apprend, il terminera comme cobaye de laboratoire dans l'heure qui suit. Un autre militaire a eu des ennuis, récemment, à cause de ça, un capitaine, le beau-frère de ton père, justement.
- Le beau-frère de notre père ? demanda Laura en fronçant les sourcils. Je sais qu'il a eu des problèmes, qu'il a disparu mais on ne nous a jamais rien dit... Il avait un don, lui aussi ?
- Lui, non... Sa femme, oui. Ils avaient arrêté le capitaine pour essayer de faire pression sur elle, et ils sont revenus à la caserne le nez en sang et des côtes brisées. Je ne connais pas cette femme, mais elle a du cran. Le capitaine a pu repartir chez lui, mais maintenant, on sait tous qui porte la culotte dans le ménage.
- C'est la directrice du Pensionnat, répondit Laura avec une grimace, suivit d'un sourire. Comme elle a un tempérament un peu fort, je comprends qu'ils aient pensé à cette option-là...

Et bien ils n'auraient pas dû. Isabelle sourit à son tour, en se remémorant la scène, jouant distraitement avec la couverture de son livre, puis reprit.

- Ce n'est pas la coupe nuptiale, mais la cour martiale. C'est la Justice qui est réservée aux militaires. Les civils sont jugés dans des tribunaux "normaux" en quelque sorte, et les militaires par des tribunaux militaires. Avec les sanctions qui vont avec... Cela peut être de la prison, une dégradation, ou au pire, la mort, par un peloton d'exécution.

Elle serra les lèvres, silencieuse une minute, avant de soupirer légèrement, les mains serrées sur son roman. A chaque fois qu'elle parlait de cela, elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer le colonel et toute l'équipe alignés contre un mur, les mains liées dans le dos et les yeux bandés, face à une dizaine de tireurs qui déverseront un flot de balles sur eux pour les exécuter. On disait que c'était une mort très rapide, mais elle avait un peu de mal à croire que c'était indolore. Elle avait déjà reçu des balles, et la douleur qui s'ensuivait n'était pas de la rigolade. Il valait mieux espérer, dans ces cas-là, être touchés directement à la tête pour ne pas souffrir inutilement.

- Des militaires se sont déjà dressés contre ce qui se passe au pensionnat, dit-elle un ton plus bas. La plupart ont été jetés en prison. D'autres ont été virés de l'armée, et certains ont été rabaissés à soldat de rang et relégué à des tâches subalternes dans un petit bureau de Paris, à la Défense. Puis il y a eu... un ménage de fait, allons-nous dire. Le colonel n'est pas le seul à posséder un don, dans nos rangs. Mais tous n'ont pu le cacher comme lui. De ceux-là, j'ignore ce qu'ils sont devenus, même si je peux l'imaginer...

Elle allait rajouter quelque chose lorsqu'elle vit tout à coup le colonel arriver, bien droit et sanglé dans son uniforme. Elle l'interpella alors qu'il passait devant le banc sans faire attention à elles, lui demandant pourquoi il était en tenue complète, ce qui se passait. Il eut un large sourire ironique, comme s'il voulait se moquer de la terre entière.

- Je vais juste saluer notre ami de ce midi, lieutenant. Après tout, puis qu'il en supporte pas de nous voir nous cacher comme des civils, la moindre des choses, c'est d'aller me présenter en uniforme, officiellement. Respectons le protocole.
- Vous êtes censé être en permission, colonel...
- Exact, c'est pour cela que j'irais me changer après. Mais puisque monsieur veut de l'officiel, je vais lui en donner. Je vous souhaite un bon après-midi, lieutenant.

Il la salua, de façon très protocolaire, puis repartit à grands pas. Elle secoua la tête, en souriant néanmoins, puis s'appuya d'un bras contre le dossier du banc.

- Tant qu'il ne finit pas sanglé dans un laboratoire, ça ira...
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le Mar 11 Nov 2014 - 21:59
Laura avait recommencé. Elle avait encore posé mille questions à la fois sans le faire exprès. Ce n’était pas sa faute, elle avait été habituée à poser toutes les questions qui lui passaient par la tête avec son frère. Comme leurs parents n’étaient pas très réceptifs, elle les lui posait, durant des heures parfois, et il avait toujours une patience incroyable à ce sujet. Heureusement, aujourd’hui, Laura était plus calme. Enfin… Ca dépend pourquoi.

Mme Robin – Il est vrai qu'il aurait dû en parler à toute son équipe plus tôt, mais moins les gens sauront qu'il possède un don, mieux ce sera. Si l'armée l'apprend, il terminera comme cobaye de laboratoire dans l'heure qui suit. Un autre militaire a eu des ennuis, récemment, à cause de ça, un capitaine, le beau-frère de ton père, justement.

Laura – Le beau-frère de notre père ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils. Je sais qu'il a eu des problèmes, qu'il a disparu mais on ne nous a jamais rien dit... Il avait un don, lui aussi ?

Laura se souvenait de cet homme, le mari de la directrice. Elle avait fait un léger scandale à leur mariage pour une raison tout à fait innocente et sa tante avait compris le stratagème, s’isolant avec elle un peu plus loin pour discuter. La collégienne espérait très sincèrement que le lieutenant n’avait rien entendu de ce petit accrochage, sans quoi sa réputation de petite fille sage serait anéantie en moins de dix secondes. Seulement, pour l’instant, le détail qui retenait l’attention de Laura était le don du beau-frère de leur père… Il avait un don ? Lui ?

Mme Robin – Lui, non... Sa femme, oui. Ils avaient arrêté le capitaine pour essayer de faire pression sur elle, et ils sont revenus à la caserne le nez en sang et des côtes brisées. Je ne connais pas cette femme, mais elle a du cran. Le capitaine a pu repartir chez lui, mais maintenant, on sait tous qui porte la culotte dans le ménage.

Aaaah… Ah. Bah, là, oui, tout s’éclairait. Laura connaissait cette histoire, savait que le militaire avait eu des ennuis à cause de la directrice et que tous ces problèmes avaient été causés par les militaires. Et par Jasper et elle, accessoirement, qui avaient mis leur tante enceinte… Et tout s’était enchaîné très vite, trop vite, par la suite. Par contre, l’option « enlever le mari de la directrice » était bien pensée, elle devait l’admettre. Tout le monde sait que Gabriella de Lizeux réagit un peu… violemment lorsque l’on touche à des proches. Ou plus ou moins proches. Des gens qui n’ont rien fait, quoi.

Laura – C'est la directrice du Pensionnat, répondit-elle avec une grimace, suivi d'un sourire. Comme elle a un tempérament un peu fort, je comprends qu'ils aient pensé à cette option-là...

Laura reporta son regard sur Madame Robin, l’observant jouer avec la couverture de son livre. Elle-même était perdue dans ses pensées, songeant qu’ils n’auraient pas dû faire cela. Quoi qu’en dise son grand frère, quoi qu’il pense, elle persistait à dire que tous ces problèmes étaient là à cause d’eux. S’ils n’avaient pas engendré l’intoxication de leur tante, elle ne serait pas mariée aujourd’hui et n’aurait pas été obligée « d’accueillir » les militaires au Pensionnat.

Mme Robin – Ce n'est pas la coupe nuptiale, mais la cour martiale. C'est la Justice qui est réservée aux militaires. Les civils sont jugés dans des tribunaux "normaux" en quelque sorte, et les militaires par des tribunaux militaires. Avec les sanctions qui vont avec... Cela peut être de la prison, une dégradation, ou au pire, la mort, par un peloton d'exécution.

Peloton… d’exécution ? Le colonel pourrait mourir ? Si jamais quelqu’un découvrait tout, il… D’accord. Elle avait retenu, compris, et enregistré. Heureusement qu’il n’avait pas dit clairement posséder un don parce que, face à certaines personnes de leur école, Laura doutait de leur volonté à garder un tel secret. Les lycéens, en particulier, ne se seraient pas gênés d’aller tout colporter à une quelconque autorité pour faire expulser le colonel illico presto. Mais ici, il n’avait rien dit. Il avait tout sous-entendu, tout le monde avait compris, mais il n’avait rien avoué. Au-delà de la peur et de l’intimidation, Laura était admirative d’un tel coup. Il avait extrêmement bien calculé ses paroles et on ne pouvait rien lui reprocher… Sans doute, la perspective de se faire exécuter devait-elle le motiver à garder ce secret pour lui.

Mme Robin – Des militaires se sont déjà dressés contre ce qui se passe au pensionnat, dit-elle un ton plus bas. La plupart ont été jetés en prison. D'autres ont été virés de l'armée, et certains ont été rabaissés à soldat de rang et relégué à des tâches subalternes dans un petit bureau de Paris, à la Défense. Puis il y a eu... un ménage de fait, allons-nous dire. Le colonel n'est pas le seul à posséder un don, dans nos rangs. Mais tous n'ont pu le cacher comme lui. De ceux-là, j'ignore ce qu'ils sont devenus, même si je peux l'imaginer...

Laura allait réagir lorsqu’elle remarqua que la militaire regardait au loin. Suivant son regard, elle vit le colonel, justement, habillé en uniforme, que Madame Robin appela lorsqu’il passa devant elles sans les voir. Mais eh ! Pourquoi l’appeler ? Que comptait-elle faire ? Que se passait-il ? Il n’avait pas dit, pendant le repas, qu’il était en permission et qu’il ne « travaillait » pas ? Laura se sentait de plus en plus mal à l’aise, ayant l’impression de ne pas être à sa place, qu’elle devait fuir comme si un danger était sur le point d’éclater.

Mais non, du calme. Se ratatinant sur place, comme si elle voulait disparaître plus bas que terre, Laura ne prononça pas un mot en laissant les militaires discuter entre eux. Le lieutenant demanda ce qui se passait à son supérieur et pourquoi il était en tenue maintenant. Questions auxquelles le colonel répondit par un sourire ironique, comportement qui lui rappela étrangement Jasper…

Colonel – Je vais juste saluer notre ami de ce midi, lieutenant. Après tout, puisqu'il ne supporte pas de nous voir nous cacher comme des civils, la moindre des choses, c'est d'aller me présenter en uniforme, officiellement. Respectons le protocole.

Mme Robin – Vous êtes censé être en permission, colonel...

Colonel – Exact, c'est pour cela que j'irais me changer après. Mais puisque monsieur veut de l'officiel, je vais lui en donner. Je vous souhaite un bon après-midi, lieutenant.

Et il salua Madame Robin avant de s’en aller à grands pas, les laissant plantées là comme s’il ne s’était rien passé. Laura, elle, regardait le colonel partir avec de grands yeux et une bouche à moitié ouverte tant elle était choquée. Il osait… Il allait vraiment jusqu’au bout des choses, lui. Ses yeux brillaient d’admiration et de malice, elle voulait presque le suivre pour voir ce qu’il allait faire ou dire. Pauvre professeur, tout de même. D’accord, ce qu’il avait dit n’était pas très malin, loin de là, mais se faire ridiculiser de la sorte et en recevoir une couche bien épaisse une heure après l’épisode, ça devait faire mal… Très mal.

Mme Robin – Tant qu'il ne finit pas sanglé dans un laboratoire, ça ira...

Laura frissonna à cette idée. Voir cet homme sanglé, sur une table de laboratoire, réduit au silence parce qu’il avait trop parlé et révélé son don… Ce même homme qu’elle venait de voir, droit, fier et ironique, un sourire aux lèvres alors qu’il était dans une situation on ne peut plus délicate. L’imaginer couché sur une table… C’était horrible. De même que la femme qui était à côté de Laura actuellement, car c’est ce que Madame Robin avait dit : ils finiraient tous quatre à la cour martiale, puis risquaient de se faire tuer, puisqu’ils connaissaient son secret. Du moins, c’est ce que la collégienne imaginait… Reportant à nouveau son regard vers la militaire, Laura demanda :

Laura – Vous le connaissez depuis longtemps ?

Mme Robin – Quelques années... Je l'ai connu quand j'ai été mutée à la défense.

Laura – Et il est toujours comme ça ? Je veux dire, aussi… Il réagit toujours comme ça lorsque quelqu’un le provoque ? Vous avez l’air tellement habituée, comme si sa réaction ne vous choquait pas… Alors qu’il va quand même trouver le professeur qui n’a fait que dire ce que tout le monde pensait tout bas… Même si personne ne l’aurait dit comme ça.

Et cela, Laura ne pouvait le nier. Tout le monde pensait que les militaires devaient réagir, qu’ils devaient s’opposer à tout ce qui se passait au sein du Pensionnat. Tous pensaient sans hésiter qu’ils étaient du côté des « méchants », que les militaires gentils n’existaient pas. Et pourtant, ils avaient la preuve en chaire et en os que si, des militaires de leur côté, c’était possible. Madame Robin sourit et répondit à sa question :

Mme Robin – Il n'a pas intérêt à perdre son sang-froid. Il a une réputation assez affreuse, mais ça ne le gêne pas. J'ai l'habitude, je suis sa baby-sitter, autant que sa subordonnée.

Une… Elle était sa baby-sitter ? Mais comment faisait-il, avant que Madame Robin arrive ? Il était dans quel état, lorsqu’elle l’avait rencontré ? En soi, le fait qu’elle soit sa baby-sitter n’étonnait pas tellement Laura. La collégienne savait qu’il buvait beaucoup, peut-être plus que l’infirmier, et lui-même avait besoin d’aide pour l’instant. En plus, s’il possédait un don, il avait besoin de quelqu’un pour le couvrir juste au cas où…

Mais pourquoi ne disait-il pas qu’il était gentil ? Pourquoi maintenir sa « réputation affreuse » face aux autres personnes qu’il « attaquait » ? Après tout, s’il disait platement tout ce qu’il venait d’expliquer dans la salle, pendant le repas, il aurait beaucoup moins de problème et pourrait peut-être même être aidé. Laura réfléchissait, affichant une moue dubitative. Pourquoi les élèves ne pouvaient-ils pas les aider, si les militaires étaient coincés ? Ils ne risquaient rien, eux, après tout… Ils étaient déjà fichus, déjà au bord du gouffre, avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Alors, foutu pour foutu…

Laura – Comment faisait-il, avant de vous rencontrer ? S’il a tant besoin de vous… Et… Pourquoi garde-t-il cette réputation ? Il est gentil, d’après ce que j’ai compris, donc il pourrait dire qu’il est avec nous comme il l’a fait ici. Cela lui épargnerait de gros scandales et peut-être pourrions-nous aider… Pour ne pas que vous risquiez de mourir.

Mme Robin – Non, ce serait une mauvaise idée. Il doit tenir l'image qu'on a de lui, pour écarter les méfiances, et pour qu'on continue à lui faire confiance. Il est très jeune, trop jeune...

Ah. Vu comme ça… Repensant à la réaction de leur professeur, Laura se dit que oui, Madame Robin avait raison. Et le colonel aussi, par conséquent. Son âge lui faisait défaut et donnait une image négative de lui, un peu comme l’avait fait le Père Vilette avec elle. La jeunesse était mal vue, à ce stade, surtout lorsque l’on occupe un poste aussi important d’après ce que comprenait Laura. Cela faisait beaucoup d’un coup, mais son père étant dans l’armée, elle n’était pas plus choquée que ça de cette mentalité et comprenait plus facilement. Elle savait qu’ils privilégiaient les gens avec de l’expérience…

Mme Robin – Pour ma part, il m'a juste dit que s'il déviait de son chemin ou de ses objectifs, je serais idéalement placée pour lui tirer dans le dos.

Elle… Pardon ? Laura fit de gros yeux, convaincue d’avoir mal entendu. Madame Robin ne venait pas de dire qu’elle était la baby-sitter du colonel ? Ne venait-elle pas de dire qu’elle le connaissait depuis des années ? Et elle n’hésiterait pas à lui tirer dans le dos ? Mais c’était… Mais c’est horrible ! D’accord, le colonel le lui avait dit, mais de là à le faire vraiment… Elle n’oserait pas. Ce n’était pas possible. Ils étaient amis, non ? On tire sur ses amis, dans l’armée ?

Laura – Mais vous ne le feriez pas, ce n’était pas sérieux… Si ? Vous le feriez vraiment ?

Mme Robin – Il dit souvent que je suis trop indulgente avec lui. Mais il a les idées très arrêtées. Ça te choque ?

Laura – Heu…

Laura hésitait entre dire clairement que oui, ça la choquait, et que non, elle comprenait même si ce n’était pas vrai. Qu’elle comprenait qu’on veuille tuer son ami… Mais non, elle ne comprenait pas ! Comment pouvait-on faire une telle chose ? Ils étaient amis. Ou alors, elle n’avait strictement rien compris, encore une fois, et les notions de baby-sitter étaient différentes d’un milieu à l’autre. Mais de là à accepter de tuer quelqu’un… enfin, c’était comme si Jasper lui demandait de le tuer ! Déjà, en temps normal, lorsqu’il lui demandait de le prévenir pour une raison qui faisait de lui un frère surprotecteur, elle ne le faisait pas. Alors, s’il lui demandait de le tuer… Non. Non, elle ne pouvait pas comprendre.

Laura – Oui, finit-elle par avouer. J’essaie de comprendre, mais je ne peux pas… Je suis désolée. J’ai cru comprendre que le colonel était votre ami, et pour moi, on ne fait pas de mal à ses amis même s’ils nous le demandent.

Laura s’interrompit un bref instant, cherchant les mots qui exprimaient le mieux sa pensée tout en respectant l’adulte qui était à côté d’elle. De un, parce qu’elle était plus « vieille » que la collégienne, de deux parce qu’elle exerçait ce métier.

Laura – J’essaie d’imaginer. Mais si jamais mon frère me demandait de faire ça, je refuserais et j’essaierais de le raisonner… D’accord, s’il déviait de ses objectifs, qu’il devenait ce qu’il ne veut absolument pas devenir, je ferais quelque chose comme il le fait avec moi. Mais jamais je ne le tuerais, même s’il me le demande. Déjà en temps normal, je ne l’écoute pas toujours, alors s’il me demandait quelque chose comme ça…

Faisant une nouvelle pause, Laura se tut en essayant d’imaginer, à nouveau, les raisons qui pouvaient pousser une personne à accepter une telle demande. Elle n’avait pas refusé et ne serait pas triste ? Elle n’avait pas hésité une seule seconde ? Laura ne voulait pas avoir l’esprit fermé, elle voulait se dire que quelque chose devait justifier de telles paroles. Mais là, très sincèrement, elle ne voyait pas laquelle… Après un moment, elle rajouta d’une voix timide, en regardant Madame Robin :

Laura – Vous ne seriez même pas triste ? Vous le feriez sans hésiter parce que… Parce qu’il vous l’aurait demandé ? Et comment ferez-vous pour vivre, après ? Il n’y aurait pas de retombée sur vous si le colonel meurt ?

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Désobéir à son frère pour son bien K705
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Désobéir à son frère pour son bien Empty Re: Désobéir à son frère pour son bien

le Mer 12 Nov 2014 - 23:42
Isabelle avait vraiment peur que tout ne se termine sur une table de laboratoire, depuis quelques années, depuis que la répression avait commencé. Bien entendu, le colonel était prudent, mais il fallait aussi compter avec son tempérament assez vif, et sentimental, qui le conduisait à prendre de gros risques quand un proche était en danger ou quand il faisait face à une injustice. Isabelle voudrait qu'il atténue ce côté de son caractère, afin d'esquiver plus de situations délicates. Elle le regarda entrer à l'intérieur de la station, sous le regard un peu choqué des gens sur son passage. L'uniforme pouvait inspirer un certain respect, mais aussi de la crainte. De l'amusement ou de l'affection, aussi, pour ceux qui avaient combattu dans les tranchées et qui voyaient ces jeunes gens les remplacer. C'était un monde assez fermé, presque à part, dont les limites avec le monde civil étaient parfois très floues. Un militaire en permission pouvait être rappelé à son devoir à tout moment, qu'il soit parti dans un autre pays ou en paix avec sa famille. Elle retint un sourire, en songeant à sa propre famille. Elle n'avait plus de nouvelles de ses parents, de ses frères, ses sœurs. ils la méprisaient d'être devenu un des chiens du gouvernement.

- Vous le connaissez depuis longtemps ?
- Quelques années... Je l'ai connu quand j'ai été mutée à la défense.

Elle se souvenait très bien de ce jour. Elle s'était rendue dans les bureaux, plus nerveuse que jamais, pour se présenter à son nouveau supérieur. En entrant dans le bureau, elle avait d'abord été surprise par le colonel, visiblement plus jeune qu'elle, et qu'elle avait salué avec un léger temps de retard. Il n'en avait fait aucun cas, et elle s'était présentée, nom, prénom, grade... Elle avait ensuite rencontré les autres membres de leur équipe. La question "pourquoi une femme s'engage-t-elle" s'était très vite posée, mais elle était restée, au début, assez vague là-dessus. Ce n'est qu'avec le temps que chacun avait découvert les secrets des uns et des autres. Ils formaient une équipe assez particulière, pour ainsi dire.

- Et il est toujours comme ça ? Je veux dire, aussi… Il réagit toujours comme ça lorsque quelqu’un le provoque ? Vous avez l’air tellement habituée, comme si sa réaction ne vous choquait pas… Alors qu’il va quand même trouver le professeur qui n’a fait que dire ce que tout le monde pensait tout bas… Même si personne ne l’aurait dit comme ça.

Isabelle eut un léger sourire. Essayer de bien se faire voir ? Non, ce n'était pas le but de son supérieur. enfin, si, dans un sens, mais pas comme la petite Karinof l'entendait. Les hautes instances de l'armée, depuis la grande Guerre, valorisaient les soldats expérimentés, capables de se salir les mains, et ne reculant pas devant des ordres un peu durs. Fabrice Gavin correspondait à ces critères, mais manquait d'expérience, et devait compenser comme il le pouvait. Cacher son don au quotidien fut aussi difficile, et l'obligea à trouver des techniques, dont la plupart feraient frémir n'importe qui. Il était vu comme un homme très cruel et froid pour certains, comme un blanc-bec trop ambitieux pour d'autres.

- Il n'a pas intérêt à perdre son sang-froid. Il a une réputation assez affreuse, mais ça ne le gêne pas. J'ai l'habitude, je suis sa baby-sitter, autant que sa subordonnée.

Elle se souvenait de la scène à Gray, avant leur départ ici. Ce jeune militaire que le colonel avait officiellement brûlé vif car il avait refusé de se rendre. Voilà qui n'avait pas arrangé sa réputation... Don ou non, tous s'étaient accordés à dire que le petit jeune homme aurait dû trouver une mort moins affreuse que ça. Dans les esprits, le colonel de flammes l'avait aspergé d'essence et craqué une allumette, comme il y était devenu spécialiste. Personne ne savait que le cadavre carbonisé était un faux. User de ce genre de stratagème marquait considérablement les esprits.

- Comment faisait-il, avant de vous rencontrer ? S’il a tant besoin de vous… Et… Pourquoi garde-t-il cette réputation ? Il est gentil, d’après ce que j’ai compris, donc il pourrait dire qu’il est avec nous comme il l’a fait ici. Cela lui épargnerait de gros scandales et peut-être pourrions-nous aider… Pour ne pas que vous risquiez de mourir.
- Non, ce serait une mauvaise idée. Il doit tenir l'image qu'on a de lui, pour écarter les méfiances, et pour qu'on continue à lui faire confiance. Il est très jeune, trop jeune...

Et mieux valait que les élèves ne s'avancent pas trop sur ce terrain non plus. Eux aussi étaient très jeunes, et ne savaient pas se battre. A quoi bon chercher à s'épargner les scandales ? Au contraire, on y réfléchissait à deux fois avant de s'attaquer à un ennemi qu'on savait puissant, comme on y réfléchissait à deux fois avant de soupçonner un homme qui était entièrement dévoué à la cause de l'armée.

- Pour ma part, il m'a juste dit que s'il déviait de son chemin ou de ses objectifs, je serais idéalement placée pour lui tirer dans le dos.

Il lui avait dit, un soir, quelques mois après qu'elle ait intégrée son équipe. Ils étaient seuls, dans son bureau, et il venait de lui expliquer plusieurs choses, sur ses projets, ses ambitions, mais surtout, qui il était vraiment. Elle l'avait d'abord trouvé fou, car qui endosserait l'uniforme en portant un tel secret, alors qu'il pourrait vivre librement et heureux, dans le monde civil ? Mais ce qu'il lui avait dit avait tout éclairé. Elle devait assurer ses arrières, mais aussi faire en sorte qu'il ne se détourne pas de ce qu'il était, que ce soit par gré ou par force.

- Mais vous ne le feriez pas, ce n’était pas sérieux… Si ? Vous le feriez vraiment ?

S'il devenait comme certains hiérarques de l'armée, ou s'il utilisait son don pour assassiner des innocents, oui, elle le fera. Lui-même lui avait demandé, ordonné plutôt, de l'abattre s'il changeait et ne pensait plus qu'au pouvoir, sans tenir compte des vies qu'il prenait. On ne devait pas user d'un tel pouvoir à ses seules fins personnelles, et c'était bien pour cela qu'il lui avait déclaré cela, et pour cela aussi qu'il avait fait d'elle son assistante. car elle était la seule qui saura, si ce moment devait arriver, avoir le courage de lui tirer une balle en pleine tête, malgré les années passées.

- Il dit souvent que je suis trop indulgente avec lui. Mais il a les idées très arrêtées. Ça te choque ?
- Heu...

Isabelle oubliait qu'elle était encore une enfant, après tout. Elle ne pouvait pas comprendre comment un homme pouvait en arriver à ordonner une telle chose, ni comment sa subordonnée pouvait accepter. Il s'agissait là de raisonnements très adultes, qui savaient écarter la morale, l'amitié, les sentiments, pour ne laisser place qu'au seul devoir. Et en tant que militaire, Isabelle connaissait parfaitement la notion de devoir, tout comme le colonel, tout comme toute leur équipe. Cependant, la jeune femme ne le fera que si le colonel devenait comme certaines personnes, mais pas autrement.

- Oui, finit-elle par avouer. J’essaie de comprendre, mais je ne peux pas… Je suis désolée. J’ai cru comprendre que le colonel était votre ami, et pour moi, on ne fait pas de mal à ses amis même s’ils nous le demandent.

Oui, elle était encore une enfant. Sans doute Isabelle n'aurait-elle pas dû lui parler de cela, tant qu'elle en pouvait accepter ce genre de paroles. Bien sûr que l'on protège ses amis, mais être militaire, c'était aussi devoir protéger la population, et ne pas laisser certains hommes accéder à un trop grand pouvoir s'ils ne pouvaient se maîtriser et agir pour le mieux, pour le bien du pays. Particulièrement avec le colonel. Il avait la chance, ou la malchance selon les points de vue, d'être né avec un don particulièrement puissant.

- J’essaie d’imaginer. Mais si jamais mon frère me demandait de faire ça, je refuserais et j’essaierais de le raisonner… D’accord, s’il déviait de ses objectifs, qu’il devenait ce qu’il ne veut absolument pas devenir, je ferais quelque chose comme il le fait avec moi. Mais jamais je ne le tuerais, même s’il me le demande. Déjà en temps normal, je ne l’écoute pas toujours, alors s’il me demandait quelque chose comme ça…

La beauté de la jeunesse était de croire que tout est encore possible, avec de la volonté et un peu de force. Elle en serait presque nostalgique, bien qu'elle ne regrette pas cette période de sa vie. Chacun voulait suivre sa propre voie, et devenir adulte impliquait aussi de comprendre que la vie n'est pas toujours comme on l'imaginait étant enfant. Il ne fallait pas craindre la mort, à son avis. D'abord parce que personne ne pouvait l'éviter, ensuite parce qu'elle était omniprésente, à chaque instant. Elle avait appris cela très tôt, durant ses premières expériences. Un soldat normal tire en rafale, s'il touche et tue son ennemi, cela relève souvent du hasard. Mais pas un sniper. Un sniper tue à chaque fois qu'il vise sa cible.

- Vous ne seriez même pas triste ? Vous le feriez sans hésiter parce que… Parce qu’il vous l’aurait demandé ? Et comment ferez-vous pour vivre, après ? Il n’y aurait pas de retombée sur vous si le colonel meurt ?
- Il me l'a ordonné, rectifia-t-elle d'une voix douce. Mais je te demande pardon, tu es sans doute un peu trop jeune pour comprendre... Je peux essayer de t'expliquer, néanmoins, à moins que tu ne veuilles pas.

Parler d'un tel sujet faisait un gros contraste, alors qu'elles se trouvaient dans un décor que l'on pouvait qualifier d’idyllique, avec les petits chemins qui slalomaient entre les fleurs et les bosquets, les bancs de bois, les patients de la station qui prenaient le soleil. La petite hésita, puis hocha la tête, alors que le soleil produisait des jeux de lumière sur son peignoir très blanc.

- J'ignore si c'est une chance ou non, mais le don du colonel est très puissant depuis sa naissance. Et au vu de sa vie, il y a un risque qu'il change, qu'il devienne comme ton père ou que sais-je encore. Et a quoi servirait son don ? A être une arme pour son propre pouvoir, en écrasant ceux qui seraient sur son chemin. S'il devait changer de cette façon, ce serait à moi de l'abattre, car je serais seule en position de le faire. Nous devons penser à notre pays avant nous.

Elle espérait très fortement ne pas devoir en arriver là. Elle espérait que jamais, jamais, il ne déviera ainsi. Mais cela n'arrivera pas. Elle lui vouait une confiance absolue, et savait qu'il restera fidèle à ses objectifs. Elle ne le suivait pas pour rien, pas plus que les autres membres de leur équipe. Elle déposa son livre à côté d'elle sur le banc, passant une main dans ses cheveux.

- Je ne pense pas que nous en arriverons là un jour, reprit-elle en souriant. Pour le moment, il y a plutôt un risque qu'on découvre qui il est. Et je crains moins le tribunal militaire que les médecins que le gouvernement a engagé. Je ne sais pas si tu en as déjà vu quelques uns ?
- Si... répondit-elle,a lors que son visage s'assombrissait. Ils ont fait des tests sur mon frère, et j'en ai déjà vu quand je me suis retrouvée un peu trop près d'eux. Mais la directrice est intervenue et ça a été, plus ou moins.
- Ah oui, la directrice... J'espère pour elle qu'elle ne vas pas rentrer trop tôt à l'école, ou du moins pas en étant encore enceinte.
- Pourquoi ? On reste ici deux semaines, en tout.

Elle avait froncé les sourcils, alors qu'Isabelle avait soupiré. Voilà une des raison, également, pour lesquelles le colonel avait placé cette permission, maintenant, elle en était sûre. Pour ne pas devoir participer très activement à tout ce qui se tramait. Ou parce qu'il ne pouvait pas y participer de façon aussi nette alors que lui-même était comme les élèves. Cependant, cela s'appelait reculer pour mieux sauter. Elle ignorait ce qui allait se passer exactement, dans les prochains mois, mais elle n'aimait pas ça. Combattre des nations ennemis lors d'une guerre rangée était une chose, combattre des gosses en était une autre.

- Deux semaines, c'est suffisant pour changer les règles du jeu. Et cette femme agace beaucoup trop certaines personnes. C'est bien connu qu'il faut frapper à la tête d'une institution pour la faire tomber.
- Vous voulez dire que... Qu'ils vont lui faire du mal ? Que tout va changer parce qu'on est partis ?

Elle était devenue toute blanche. Isabelle lui fit signe de baisser d'un ton, soupirant.

- Nous sommes en permission, donc j'ignore ce qui se passe en ce moment au pensionnat, mais ça va bouger un peu, oui. Quand à la directrice, il est certain qu'ils vont s'en prendre à elle. Elle ou ses enfants.

Faire quoi, exactement, elle n'en avait aucune idée, mais tout de même. Pour un certain docteur, son accouchement était une occasion à ne pas manquer. Dire qu'il lui avait ordonné d'écrire cette lettre... Somme toute, ils la connaissaient bien, ils connaissaient ses réactions. Elle ira au pensionnat, même si elle savait que c'était un piège. Elle s'y rendra, et tout sera fini en un instant pour elle. Mais ne soyons pas défaitiste. Elle aussi était puissante, n'est-ce pas ? Isabelle voudrait se rassurer comme ça, mais elle était consciente que chez les femmes possédant un don, la grossesse l'atténuait considérablement, car durant neuf mois, une partie de l'énergie prise pour alimenter le pouvoir était redirigée vers le bébé. L'accouchement était ainsi le moment où le don se faisait le plus faible, car toute l'énergie de la femme était prise pour donner la vie à son enfant.

- Elle sait se défendre, reprit-elle d'un ton moins assuré, cependant. Et le colonel essayera sûrement de l'empêcher de partir, quitte à la... forcer à accoucher ici.

Il n'en avait parlé qu'une fois, mais elle le savait parfaitement capable de faire ça. Pour lui, elle était simplement une femme enceinte qui allait plonger droit dans un piège. Si elle accouchait ici, elle ne pourra pas rejoindre si vite le pensionnat, ses enfants pourront être mis en sécurité, et elle sera en meilleure forme pour défendre l'école. L'argumentaire était valable, mais risquait de très mal passer. Avec ça, comment le colonel s'y prendra-t-il pour provoquer l'accouchement ? Isabelle frémit légèrement en imaginant la réponse, et pria pour que, la jour elle aussi sera enceinte - si elle l'était un jour - ne pas avoir autant de problèmes. laura était très inquiète, à présent, et toujours aussi pâle.

- C'est si dangereux que ça, là-bas ? Elle ne veut que défendre l'école, pourquoi l'en empêcher ? On n'a rien fait de mal...
- Ce n'est pas la question. Il n'a jamais été question de ça. Ce n'est qu'une question de pouvoir, d'influence, et de guerre avec les autres états. Les personnes puissantes sont vite repérées. La directrice, le colonel... Ils sont autant d'armes humaines pour ceux qui veulent s'en servir. Mais vous, vous êtes des enfants, vous ne pouvez pas vous battre comme ça.

Ils n'avaient aucune chance, de toute manière, elle en était convaincue. Que pouvait faire un enfant, comment pourrait-il résister, alors qu'ils ne possédaient pas toutes les clés pour comprendre son univers, ou même pour saisir toutes les subtilités du monde dans lequel il vivait ? La petite lui en avait donné un bon exemple, toute à l'heure, en lui rappelant qu'il existait certaines choses, qu'à son âge, elle ne pouvait pas encore comprendre.

- Donc, ils ne veulent rien nous faire, au final, mais ils veulent atteindre la directrice ? Pourquoi faire des tests sur nous, alors ? Je ne comprends plus rien...
- Si je te raconte tout ça, c'est pour que tu sois sur tes gardes. Ils veulent toucher toutes les personnes plus puissantes, plus résistantes, et qui ne s’effondreront pas au premier coup. Professeurs ou élèves. D'où les tests...

Tests qui allaient d'ailleurs prendre une tournure nettement plus profonde et inquiétante. Elle en était malade. Elle en s'était pas engagée pour ça... Sa volonté de servir son pays, ses convictions, la conduisait aujourd'hui à asservir des gamins et des adultes pour les utiliser comme de vulgaires pantins. Comment l'armée pouvait-elle cautionner cela ? Si elle ne pensait pas qu'il restait encore une chance de tout stopper, de faire quelque chose, elle quitterait de suite l'armée. Ou non, même cette solution n'était rien d'autre qu'une fuite, une façon de plus de fermer les yeux sur ce qui se passait.

- Je serai prudente. Les autres élèves ne veulent pas d'ennuis et s'en prennent à ceux qui s'opposent à v... au militaires qui nous veulent du mal. Je ne peux pas dire que je resterai sans rien faire, mais je ferai attention.
- Fais surtout attention à ton don. Le tien n'est pas encore très développé, grâce à ton âge, c'est une chance. Mais n'essaye pas de t'opposer frontalement, ce serait une perte de temps, et tu t'attirerais du mal pour rien.

C'était un fait établi, sur ce dernier point. Elle ne rajouta rien, reprenant son livre entre ses mains. parfois, elle aimerait être une héroïne de roman, pour avoir la garanti que, quoi qu'il arrive, l'histoire se terminera bien, après un combat épique et quelques souffrances. Mais on n'était pas dans un roman, hélas.

- Quand à moi, je dois suivre les ordres. Le colonel aussi. Tout ça va être très long.
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Désobéir à son frère pour son bien Empty Re: Désobéir à son frère pour son bien

le Dim 23 Nov 2014 - 22:41
Mme Robin – Il me l'a ordonné, rectifia-t-elle d'une voix douce. Mais je te demande pardon, tu es sans doute un peu trop jeune pour comprendre... Je peux essayer de t'expliquer, néanmoins, à moins que tu ne veuilles pas.

Trop jeune, trop jeune. Tout le monde la jugeait trop jeune sans lui laisser la moindre chance de comprendre. Et s’ils lui laissaient sa chance, pour une fois ? Rien qu’une seule fois, une unique chance durant laquelle on la traiterait comme une grande personne sans chercher à lui épargner certains détails parce qu’elle était trop jeune. Maintenant… Laura était-elle capable d’entendre tout ça ? Elle le voulait, oui, mais si cette discussion la choquait par la suite, Jasper saurait qu’elle avait parlé à quelqu’un qui ait pu la choquer. Mais soit. Elle voulait comprendre. Hochant la tête après une brève hésitation, Laura reporta son regard sur Madame Robin et attendit.

Mme Robin – J'ignore si c'est une chance ou non, mais le don du colonel est très puissant depuis sa naissance. Et au vu de sa vie, il y a un risque qu'il change, qu'il devienne comme ton père ou que sais-je encore. Et à quoi servirait son don ? A être une arme pour son propre pouvoir, en écrasant ceux qui seraient sur son chemin. S'il devait changer de cette façon, ce serait à moi de l'abattre, car je serais seule en position de le faire. Nous devons penser à notre pays avant nous.

Laura imagina, malgré elle, leur père à la place du colonel, maniant le feu comme un malade pour frapper son frère. Elle frissonna à cette idée, comprenant un peu mieux ce que voulait dire Madame Robin et pourquoi elle avait accepté de le tuer s’il changeait, s’il déviait. Mais quand même… Le tuer ? Pourquoi arriver à un tel extrême ? Ne pouvait-elle pas tout simplement le raisonner, l’enfermer, l’isoler, ou un truc du genre ?

Mme Robin – Je ne pense pas que nous en arriverons là un jour, reprit-elle en souriant. Pour le moment, il y a plutôt un risque qu'on découvre qui il est. Et je crains moins le tribunal militaire que les médecins que le gouvernement a engagé. Je ne sais pas si tu en as déjà vu quelques-uns ?

Des médecins ? Oh oui, Laura en avait déjà vus quelques-uns, ceux qui avaient arrêté son frère et fait des tests sur lui. Ceux qui l’avaient enlevé pendant deux semaines, sans donner signe de vie, sans laisser la moindre occasion à Jasper de quitter l’hôpital. Et puis, lors de leurs nombreuses escapades nocturnes, ils en avaient vu quelques-uns aussi. Mais ça, Laura préférait éviter de le dire. Heureusement que leur tante était là, ce jour-là…

Laura – Si... répondit-elle, alors que son visage s'assombrissait. Ils ont fait des tests sur mon frère, et j'en ai déjà vu quand je me suis retrouvée un peu trop près d'eux. Mais la directrice est intervenue et ça a été, plus ou moins.

Mme Robin – Ah oui, la directrice... J'espère pour elle qu'elle ne va pas rentrer trop tôt à l'école, ou du moins pas en étant encore enceinte.

Hein ? Là, Laura ne suivait pas. Elle fronça les sourcils sans comprendre, fixant le lieutenant. Pourquoi la directrice ne devait-elle pas retourner au Pensionnat trop tôt ? Et qu’est-ce que ça voulait dire « trop tôt » ? Pourquoi sans être enceinte ? Que se passait-il de particulier à l’école que leur tante ne devait pas voir du tout ?

Laura – Pourquoi ? On reste ici deux semaines, en tout.

Mme Robin – Deux semaines, c'est suffisant pour changer les règles du jeu, dit-elle en soupirant. Et cette femme agace beaucoup trop certaines personnes. C'est bien connu qu'il faut frapper à la tête d'une institution pour la faire tomber.

Laura – Vous voulez dire que... Qu'ils vont lui faire du mal ? Que tout va changer parce qu'on est partis ?

… Frapper ? La faire tomber ? Ils comptaient tuer la directrice ? Laura était devenue toute blanche alors que la militaire lui faisait signe de baisser d’un ton. Mais enfin, elle venait de lui dire qu’il fallait frapper à la tête d’une institution pour la faire tomber ! Elle n’avait pas rêvé, si ? En deux semaines… Et elle devait ne pas paniquer ? Ne pas avoir peur de la suite des événements ? Deux semaines… Deux semaines. Laura avait peur de ce qu’elle allait trouver en rentrant au Pensionnat, des changements effectués vu ce que venait de dire la militaire.

Mme Robin – Nous sommes en permission, donc j'ignore ce qui se passe en ce moment au pensionnat, mais ça va bouger un peu, oui. Quand à la directrice, il est certain qu'ils vont s'en prendre à elle. Elle ou ses enfants.

Elle ou ses enfants. Laura avait peur, c’est bon. Finalement, parler de tout ça n’était pas une bonne idée, même si elle préférait être prévenue à l’avance histoire de pouvoir se préparer mentalement. Il fallait qu’elle prévienne son frère, qu’ils trouvent quelque chose pour contrecarrer les plans des militaires, pour se révolter lorsqu’ils rentreraient, pour… N’importe quoi ! Mais ils ne pouvaient pas rester sans rien faire. Ils ne pouvaient pas dire « Amen » à tout ce qui se passait au Pensionnat juste parce que les militaires avaient des armes…

Et leur tante. Elle serait affaiblie, à la merci de ces hommes qui ne pensent qu’à contrôler le Pensionnat de A à Z, à éloigner les opposants qui ne sont pas en accord avec leurs plans. Mais maintenant, que pouvaient-ils faire ? Oui, ils le savaient… Oui, Laura était au courant. Mais ce n’était pas avec ses petits bras qu’elle arriverait à faire quelque chose. Elle devait prévenir son frère… Ah heu. Oui, et comment ? Elle n’était pas supposée parler aux militaires. Soit elle lui parlait et ils trouvaient quelque chose à faire, mais ça entraînerait une engueulade, soit elle ne lui disait rien et… il découvrirait tout sur le tas en fonçant dans le mur. Mais plus tard. A la fin des vacances, pourquoi pas ? Il serait prévenu et ne penserait pas à l’engueuler vu qu’il y aurait plus urgent sur le feu.

Mme Robin – Elle sait se défendre, reprit-elle d'un ton moins assuré, cependant. Et le colonel essayera sûrement de l'empêcher de partir, quitte à la... forcer à accoucher ici.

Laura – C'est si dangereux que ça, là-bas ? Elle ne veut que défendre l'école, pourquoi l'en empêcher ? On n'a rien fait de mal...

Mme Robin – Ce n'est pas la question. Il n'a jamais été question de ça. Ce n'est qu'une question de pouvoir, d'influence, et de guerre avec les autres états. Les personnes puissantes sont vite repérées. La directrice, le colonel... Ils sont autant d'armes humaines pour ceux qui veulent s'en servir. Mais vous, vous êtes des enfants, vous ne pouvez pas vous battre comme ça.

Mais alors, pourquoi garder le Pensionnat ? Pourquoi faire des tests sur eux s’ils ne voulaient pas les utiliser ? Pourquoi s’attaquer à eux s’ils ne sont pas assez forts pour les militaires ? Qu’ils les laissent tranquilles, une fois pour toute ! Ce n’était pas si compliqué à comprendre, si ? Ils voulaient juste poursuivre leurs études, grandir, améliorer leurs dons. Rien de plus. Mais là, ils restaient quand même et, pire, ils prenaient des dispositions pour surveiller dix fois plus le Pensionnat. Laura était complètement perdue…

Laura – Donc, ils ne veulent rien nous faire, au final, mais ils veulent atteindre la directrice ? Pourquoi faire des tests sur nous, alors ? Je ne comprends plus rien...

Mme Robin – Si je te raconte tout ça, c'est pour que tu sois sur tes gardes. Ils veulent toucher toutes les personnes plus puissantes, plus résistantes, et qui ne s’effondreront pas au premier coup. Professeurs ou élèves. D'où les tests...

Etre sur ses gardes ? Mais elle l’était toujours, pourquoi en douter ? D’accord, ils étaient un peu agités, son frère et elle, mais c’était normal, ils ne voulaient pas se soumettre à l’autorité bêtement et simplement. Pourquoi rester les bras croisés ? Si les autres ne se bougeaient pas, comme c’était le cas jusqu’à présent, il fallait qu’eux se bougent. Et ils le feraient. Ils devaient juste trouver une manière plus subtile de s’opposer aux militaires au lieu de foncer droit dans le mur sans réfléchir avant.

Laura – Je serai prudente. Les autres élèves ne veulent pas d'ennuis et s'en prennent à ceux qui s'opposent à v... aux militaires qui nous veulent du mal. Je ne peux pas dire que je resterai sans rien faire, mais je ferai attention.

Mme Robin – Fais surtout attention à ton don. Le tien n'est pas encore très développé, grâce à ton âge, c'est une chance. Mais n'essaye pas de t'opposer frontalement, ce serait une perte de temps, et tu t'attirerais du mal pour rien.

Laura hocha la tête pour montrer qu’elle avait retenu le message. Elle savait qu’il ne fallait pas s’opposer frontalement, ils n’avaient fait que cela jusqu’ici et voilà où ils en étaient : fichés, en danger, et elle-même s’était fait frapper par les élèves. Alors non, l’attaque frontale n’était pas une bonne idée… Et la collégienne l’avait retenu. Ils réfléchiraient, à l’avenir, et ne se feraient plus avoir aussi facilement. En plus, s’ils se faisaient enfermer, qui prendrait la relève, qui agirait ? Personne. Ils devaient donc faire très attention. Madame Robin reprit son livre dans les mains, Laura suivant du regard le mouvement, absorbée alors qu’elle pensait à ce qu’elle venait d’entendre.

Mme Robin – Quant à moi, je dois suivre les ordres. Le colonel aussi. Tout ça va être très long.

Laura redressa la tête vers Madame Robin en entendant ces paroles. Pourquoi, elle, était-elle dans l’armée si tout cela la dérangeait ? Les femmes étaient peu nombreuses, voire inexistantes dans l’armée, alors comment était-elle arrivée à ce stade ? Et pourquoi ? D’une voix timide, l’adolescente demanda :

Laura – Pourquoi… Pourquoi êtes-vous entrée dans l’armée si tout ça vous dérange ? Devoir exécuter les ordres, alors que vous n’avez pas l’air d’être méchante, et vous êtes une femme… Je n’entends jamais mon père parler de femmes dans l’armée.

Mme Robin – Ton père est un gros con misogyne, petite.

Laura ouvrit grands les yeux avant d’éclater de rire, ne s’attendant pas du tout à cette réponse-là. Pas qu’elle n’était pas d’accord avec ce que disait Madame Robin, mais entendre de telles paroles alors que tout le reste de la discussion était sérieux et poli…

Laura – Il y a d’autres femmes dans l’armée ? Vous n’êtes pas la seule ?

Mme Robin – Les autres femmes se contentent d'être secrétaires. J'avais d'autres ambitions.

D’autres ambitions ? Laura fronça les sourcils, détaillant brièvement Madame Robin. D’autres ambitions… Qu’était-elle, dans l’armée ? Elle savait qu’elle était lieutenant. Mais autrement… Que faisait-elle, concrètement ? Comment en était-elle arrivée là ?

Laura – D’autres ambitions ? Et… Vous avez réussi ?

Mme Robin – Je suis montée en grade, c'est une preuve, non ?

Mais elle ne répondait pas, là ! Peut-être Laura n’avait-elle pas le droit de le savoir ? Insister n’était pas une bonne idée, si la militaire ne voulait pas lui dire, c’était son droit. D’accord, elle aurait voulu savoir, comprendre comment cette femme avait atterri chez les militaires et pourquoi, qui elle était en somme. Mais l’énerver n’était sans doute pas la meilleure chose à faire…

Laura – Je crois, oui…

Laura sentait qu’elle avait posé assez de questions, questions dont elle n’avait que la moitié des réponses pour certaines, mais elle en savait déjà bien plus qu’à son arrivée dans le parc. Jetant un regard alentour, elle constata que les gens commençaient à sortir petit à petit. Bon… Se relevant, Laura remercia Madame Robin pour avoir répondu à toutes ses questions, qu’elle ferait attention et qu’elle n’allait pas la déranger plus longtemps.

Laura – Bon après-midi à vous, et encore merci… pour la discussion.

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